29.08.2009
Prince des ténèbres (1987)
Un film de John Carpenter
Film de genre, film d’épouvante, Prince des Ténèbres s’assume comme tel de bout en bout. Malgré l'introduction d'une possible romance, l’ambiance n’est pas adoucie pour autant. Le métrage voit l’affrontement de deux mondes : le religieux et le scientifique, le technique et la croyance. Un prêtre est mort, un autre vient enquêter, assisté par une équipe de chercheurs. Dans le domaine scientifique, le spectateur est prévenu : "Oubliez tout ce que vous savez de la réalité" nous dit le professeur Birack. La réalité du film, dès lors, n’est pas régie par les lois dont nous avons l’expérience, et nous emmène sur les terres du surnaturel. Les deux mondes coexistent durant tout le film, dans un huis clos qui enferme l’équipe de scientifique dans une église. Deux dialogues contradictoires s’affrontent ici, celui d’une pensée empirique et d’une croyance.
La tension est entretenue continuellement, par des artifices que Carpenter connaît bien : la musique, qui crée une ambiance, un arrière-plan narratif qui guide le spectateur vers les moments clés du film. Les cinq premières minutes du film sont sur ce point vraiment bien ficelé, sans paroles, sur fond de la musique synthétique de Carpenter. Beaucoup de ses films commencent par un passage entièrement musical, comme une introduction qui touche directement le spectateur par la tension propagée, sèche et implacable. Halloween (1978), New-York 1997 (1980), The Thing (1982), Vampires (1996) et j'en passe, débutent tous par ce procédé. Cette tension est accentuée dans Prince des ténèbres par la situation particulière d’un huis-clos. L’équipe est en effet maintenue à l’intérieur de l’église car dehors, veillent des sbires du mal. Pour le peu de protagonistes qui sortent, c’est la mort assurée. Malgré cette apparente dichotomie, la distinction dedans/dehors est quasiment égale du point de vue du danger encouru ; en effet, à l’intérieur même de l’église, lieu de refuge par excellence, sévit le mal provoqué par une incarnation du malin. C’est alors plutôt l’opposition seul/ensemble, autre grande caractéristique du film d’épouvante, qui est utilisée ici. L’impossibilité de s’échapper du lieu central (aussi bien pour les personnages que pour le spectateur) est bien rendue par la vaine tentative du héros, qui se retrouve cerné par une horde de zombies.
C’est le monde scientifique qui vient s’installer dans l’église, et non pas l’inverse. On comprend alors que les scientifiques sont prisonniers sous la domination des croyances religieuses qu’ils connaissent peu et auxquelles ils n’adhèrent pas (voir le scepticisme avec lequel sont reçues les explications du prêtre). L’équipe se retrouve face un objet qu’ils ne comprennent pas, un cylindre dans lequel tournoie un mystérieux fluide verdâtre, auquel ils tentent d’appliquer leur savoir scientifique. Cette tentative de décodage est néanmoins inutile et désespérée, car le mal s’est emparé de la terre.
La représentation de cette emprise est créée par une omniprésence organique dans le film : les vers qui grouillent sur la terre, les fourmis et autres insectes qui rampent sur les corps et les visages des êtres possédés. Les personnages possédés sont livides, à l’image des zombies cher à George Romero. Leur caractéristique reste l’immobilité, qui s’oppose au mouvement organique incessant, et à l’attitude des quelques passants qu’il nous est donné de voir, qui ne sont pas atteints. Ce qui nous indique que le diable choisit ses apôtres : ce sont le plus souvent des laissés pour compte, des sans abris, des individus qui vivent dans la rue. D’une façon assez dérangeante, le malin s’approprie les symboles chrétiens, comme la blessure qu’il inflige à un protagoniste de l’histoire, qui s’illustre par une croix sur son bras. Cette blessure indique encore une fois le choix du mal : c’est par elle qu’il passera, l’utilisant comme un vaisseau pour permettre au diable d’apparaître sur Terre. On peut encore noter le pigeon épinglé sur une croix, témoin de la présence des possédés autour de l’église. Le mal est aussi marqué physiquement par la laideur, le repoussant, comme Carpenter va encore l'utiliser dans son film suivant, Invasion Los Angeles (1989). Ainsi, la décomposition de la femme prise comme réceptacle pour l’incarnation du mal, qui passe par tous les états, d’une grossesse d’un autre monde à une détérioration de ses propres chairs, laisse apparaître un crâne d’écorchée.
Film horrifique, Prince des ténèbres n’en est pas moins parsemé de touches humoristique (personne ne se rappelle de quoi a l’air la radiologue), mais à chaque court-circuité par le pessimisme et la noirceur des autres individus (les blagues du personnage du scientifique chinois tombent immanquablement à l’eau). Dans le film, si le soleil montre son éclat, ce n’est que dans l’optique d’un répit d’autant plus difficile à apprécier qu’on le sait de courte durée. Et Carpenter de livrer avec son Prince des ténèbres un véritable spectacle, dérangeant, oppressant, d’une dureté à toute épreuve : une œuvre forte, qui, sans égaler ses plus grands films (Halloween, New-York 1997, The Thing, L’antre de la folie), est un vrai moment de cinéma.
Source image : affiche américaine du film © Universal Pictures
08:17 Ecrit par Raphaël dans Critiques de films | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
| Tags : john carpenter, états-unis, fantastique, horreur, 80's |
25.08.2009
Index des films

Cet index comprend toutes les critiques de films réalisées sur ce blog, par ordre alphabétique.
Critiques de films
- A
A bout portant (Don Siegel)
Across The Universe (Julie Taymor)
Aeon Flux - la série animée (Peter Chung)
Alien - le 8ème passager partie 1 partie 2 (Ridley Scott)
Animal Factory (Steve Buscemi)
Année du dragon (L') (Michael Cimino)
Australia (Baz Luhrmann)
Aventure du Poséidon (L’) (Ronald Neame)
- B
Baie sanglante (La) (Mario Bava)
Baraka (Ron Fricke)
Baronne de minuit (La) (Mitchell Leisen)
Batman (Tim Burton)
Batman Begins (Christopher Nolan)
Batman, le défi (Tim Burton)
Battlestar Galactica, la mini-série (Michael Rymer)
Belle et la Bête (La) (Jean Cocteau)
Bonnie & Clyde (Arthur Penn)
Box (The) (Richard Kelly)
Bras de la vengeance (Le) (Chang Cheh)
Broadway Danny Rose (Woody Allen)
Business is business (Paul Verhoeven)
- C
Capricorn One (Peter Hyams)
Chansons d’amour (Les) (Christophe Honoré)
Chasseurs de dragons (Arthur Qwak & Guillaume Ivernel)
Cheval venu de la mer (Le) (Mike Newell)
Child of Divorce (Richard Fleischer)
Chute de la maison Usher (La) (Roger Corman)
Coraline (Henry Selick)
Cowboy Bebop - le film (Shinichiro Watanabe)
Cypher (Vincenzo Natali)
- D
Dante 01 (Marc Caro)
Devine qui vient dîner (Stanley Kramer)
Dernière cible (La) (Buddy Van Horn)
District 9 (Neill Blomkamp)
Doux oiseau de jeunesse (Richard Brooks)
Dracula, prince des ténèbres (Terence Fisher)
- E
Eden Log (Franck Vestiel)
Enfer du dimanche (L') (Oliver Stone)
Enquête (L') (Tom Tykwer)
Épreuve de force (L’) (Clint Eastwood)
Étrange créature du lac noir (L’) (Jack Arnold)
Étrange histoire de Benjamin Button (L’) (David Fincher)
Étrange noël de Monsieur Jack (L’) (Henry Selick)
Extravagant Mr Deeds (L’) (Frank Capra)
Eyes Wide Shut (Stanley Kubrick)
- F
Facteur sonne toujours deux fois (Le) (Tay Garnett)
Famille Pierrafeu (La) (Brian Levant)
Fille de Ryan (La) (David Lean)
Folle journée de Ferris Bueller (La) (John Hughes)
Futurama : Bender’s Big Score (Dwayne Carey-Hill)
- H
Hamburger Film Sandwich (John Landis)
Histoire sans fin (L’) (Wolfgang Petersen)
Histoires de fantômes chinois (Ching Siu-Tung)
Host (The) (Bong Joon-ho)
- I
Indestructibles (Les) (Brad Bird)
Intimate confessions of a Chinese courtesan (Chu Yuan)
Ivanhoé (Richard Thorpe)
- J
James Bond : Permis de tuer (John Glen)
James Bond : Quantum of Solace (Marc Forster)
James Bond : Tuer n’est pas jouer (John Glen)
Je suis un cyborg (Park Chan-Wook)
- K
Katie Tippel (Paul Verhoeven)
- L
Légende de Beowulf (La) (Robert Zemeckis)
Little Odessa (James Gray)
- M
Macadam à deux voies (Monte Hellman)
Martial Club (Liu Cha-Liang)
Mary & Max (Adam Elliot)
Meurtre à Yoshiwara (Tomu Uchida)
Mission (Roland Joffé)
Morts suspectes (Michael Crichton)
- N
Ne vous retournez pas (Nicholas Roeg)
Nuages d’été (Mikio Naruse)
- O
Offence (The) (Sidney Lumet)
Orphelinat (L’) (Juan Antonio Bayona)
- P
Peter Ibbetson (Henry Hataway)
Planète interdite (Fred McLeod Wilcox)
Police fédérale Los Angeles (William Friedkin)
Poltergeist (Tobe Hooper)
Pour toi j’ai tué (Robert Siodmak)
Premier jour du reste de ta vie (Le) (Rémi Bezançon)
Prince des ténèbres (John Carpenter)
Promenade avec l’Amour et la Mort (John Huston)
- Q
Quand l’inspecteur s’emmêle (Blake Edwards)
- R
Retour de l’inspecteur Harry (Le) (Clint Eastwood)
Revenge (Tony Scott)
Rollerball (Norman Jewison)
- S
Secret de la planète des singes (Le) (Ted Post)
Shooting (The) (Monte Hellman)
SOS Fantômes 2 (Ivan Reitman)
Speed Racer (Larry & Andy Wachowski)
Spider-Man 2 & 3 (Sam Raimi)
Spriggan (Hirotsugu Kawasaki)
Sunshine (Danny Boyle)
Swordsman 2 (Ching Siu-Tung)
- T
Terre des Pharaons (La) (Howard Hawks)
Timecrimes (Nacho Vigalongo)
Tonnerre sous les tropiques (Ben Stiller)
Tour infernale (La) (John Guillermin)
Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le sexe... (Woody Allen)
Twilight - chapitre 1 : Fascination (Catherine Hardwicke)
- U
Un justicier dans la ville (Michael Winner)
Un seul bras les tua tous (Chang Cheh)
- V
Vampire Lovers (The) (Roy Ward Baker)
Vicky Cristina Barcelona (Woody Allen)
Village des damnés (Le) (John Carpenter)
Vinyan (Fabrice DuWeltz)
Visage du plaisir (Le) (José Quintero)
- W
Watchmen - Les gardiens (Zack Snyder)
Watchmen - le director's cut (Zack Snyder)
Watchmen - Tales of the Black Freighter (Daniel DelPurgatorio & Mike Smith)
- X
XIII, la mini-série (Duane Clark)
X-Men Origins : Wolverine (Gavin Hood)
- Y
Yakuza (Sidney Pollack)
17:59 Ecrit par Raphaël | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
| Tags : index |
24.08.2009
Poltergeist (1982)
Un film de Tobe Hooper
Film d’épouvante réussi au plus haut niveau, Poltergeist nous offre de vrais moments de frousse, dans l’optique des classiques films de maison hantée. Sorti un an après L'Emprise (Sidney J. Furie), il utilise quelques ficelles similaires (une des scènes est particulièrement ressemblante, copiant le modus operandi "vu" dans l’Emprise), alors que dans le même temps il n’opère pas du tout dans la même logique : alors qur toute la tension du film de Furie est focalisée sur l’invisible, Poltergeist nous assène continuellement de visions toujours plus démonstratives. Vagues de fumées, apparitions dégoulinantes, déplacement d’objets, Hooper nous fait la totale. Ou devrait-on dire Spielberg (beaucoup) et Hooper (un peu), tant le film ressemble à s’y m éprendre à un Spielberg. Il y a tout : le quartier résidentiel tranquille (le film pourrait se passer dans le même monde qu’E.T., dont il propose la copie parfaite), la petite famille sans histoires dont on suit le quotidien de façon sensible, humoristique, toujours connectés à l’émotion ; les enfants y jouent un rôle central, et l’on vit un enlèvement d’enfant comme dans E.T. (que Spielberg réalise la même année).
Les rapports de force au sein de la famille sont au centre des enjeux, notamment quand la mère n’arrive plus à communiquer avec sa fille "évaporée", et que le père prend le relais, lui qui saura mieux y faire car "c’est lui qui donne les punitions" ! On retrouve un double inversé du couple Richard Dreyfus - Teri Garr, au bord de l’implosion, quand Craig Nelson et JoBeth Williams sont très fusionnels. Dans les deux cas, le centre de notre attention est fixée sur la famille, excellent point d’ancrage qui permet de donner vie à un scénario par une dimension familière. La critique économique et n’est pas non plus très loin, quand un promoteur immobilier cherche à faire construire un nouveau quartier sur un cimetière, car ce cimetière est, ma foi, fort bien situé : les morts y ont une vue d’enfer... Bref, les modes de vie à l’occidentale sont raillés en filigrane ; c’est quand même sympathique (bien qu’un poil hypocrite) de voir la télé pointée du doigt, responsable de la venue dans notre monde des revenants, alors que la décennie 80 est clairement celle de notre chère petite lucarne, aujourd’hui bourré jusqu’au trognon d’inepties qu’on n’aurait jamais osé mettre à l’antenne, même dans les eighties.
Dans Poltergeist, on on est mis nez à nez avec une maison mivante, à l’instar de Monster House (Gil Kenan, 2006), une production plus récente toujours aux commandes de Spielberg. Cette parenté est donc avérée par ce flot d’aspects qui nous fait nous demander si Spielberg n’aurait pas intégralement réalisé le film. Les références -au début un peu lourdes- à l’univers de Star Wars sont également typiques d’un Spielberg, habitué à citer les personnages de son ami Lucas dans ses films -remember le bar Obi Wan dans Indiana Jones et le temple maudit (1984).
La patte de Tobe Hooper, dont la sensibilité est clairement plus accentuée vers l’horreur -il réalisa Massacre à la tronçonneuse en 1974-, reste bien visible dans le film, qui n’est pas exempt d’excès gores ; ces moments équilibrent bien la balance avec la tranquillité (le quartier, la famille, certains morceaux musicaux) qu’on peut parfois ressentir. Personnellement, j’aurais quand même fait l’impasse sur la dernière péripétie (les squelettes...) qui en rajoute un peut trop dans le grand guignol, et le film, sans ça, aurait été juste parfait au niveau du dosage des effets. Mention TB (au lieu de TB+, donc) pour ce Poltergeist qui, aujourd’hui encore, sait nous faire voyager dans la sphère du surnaturel avec de beaux effets spéciaux garantis sans numérique ! Et, y ’a pas à dire, la saveur est incomparable...
Source image : jaquette dvd US Warner Bros.
09:56 Ecrit par Raphaël dans Critiques de films | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note
| Tags : steven spielberg, tobe hooper, horreur, 80's |
22.08.2009
Business is business (1971)
Un film de Paul Verhoeven

Pour son tout premier long métrage, le hollandais violent réalise un drôle de film, et ce dans tous les sens du terme : l’odyssée de deux prostituées dans cette bonne ville d’Amsterdam, aux allure de cirque des comportements déviants-mais-rigolo. Fières d’exercer leur métier, les deux femmes s’évertuent à satisfaire tous les caprices de grands malades, à coup de méchante maîtresse qui punit le mauvais élève (classique), de basse-cour emplumée (plus rare) ou (summum) d’une séance de vraie frousse visiblement très stimulante pour certains -avec un bonus financier si cris de terreur supplémentaires. Au cas où notre énumération semblerait obscure, visionnez le film, ce n’est pas du temps perdu malgré qu’il s’agisse là d’un travail mineur de Verhoeven.
Comme on le verra plus tard, dans Katie Tippel (1975) ou bien Showgirls 20 années après, le thème de la prostitution et du corps-objet a toujours habité le cinéaste, qui nous le rappelle aussi via le personnage principal de son dernier Black book, où la belle Carice Van Houten doit jouer de tous ces atouts pour trouver une issue dans la période du 2e conflit mondial. A la différence qu’ici, et ce même si business is business justement, tout se fait dans une légèreté qui rappelle les comédies italiennes jouant sur le côté gentiment polisson de leurs intrigues - j’en veux pour preuve un Parlons femmes (Ettore Scola, 1967) ou bien un Boccace 70 (1962, Fellini, Visconti, Monicelli, rien moins que ça), tous deux films à sketches où de plantureuses jeunes femmes font tourner la tête à des hommes rapidement perdus. La fête s’accompagne dans Business is business d’une bande son ad hoc, aux intentions, sinon comiques, clairement pleine d’entrain naïf. Les couleurs très saturées et les personnalités pour le moins extravagantes des jeunes femmes préfigure les personnages des films d'Almodovar.
Bien sûr, c’est la figure typique de la pute au grand cœur qui nous est servi sur un plateau, avec histoire d’amour à la clé. Comme quoi Verhoeven nous prouve à chaque fois que, malgré la crudité de certaines images ou l’horreur réelle de ses situations, se cache en lui un grand romantique, ceci dit un peu schizo sur les bords.
Première collaboration Verhoeven - De Bont, alors directeur photo, Business is business, même s’il est traversé de bonnes idées de mise en scène, n’a pas la maîtrise d’un Katie Tippel, ou d’un La chair et le sang (1985), pour ne citer que des travaux antérieurs à ses plus grandes réussites que sont RoboCop (1988) ou Starship Troopers (1997). La photo très réaliste du film qui nous intéresse alimente le fond de l’histoire, il est donc normal qu’elle ne soit pas très sophistiquée.
Coup d’essai, loin d’être un coup de maître, le film fait néanmoins preuve d’une cohérence à toute épreuve avec les films suivants du réalisateur. Une pierre de fondation mineure mais intéressante dans la construction de son parcours.
Source image : capture dvd Metropolitan
01:43 Ecrit par Raphaël dans Critiques de films | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
| Tags : paul verhoeven, hollande, 70's, comédie |
16.08.2009
Bonnie & Clyde (1967)
Un film d'Arthur Penn

La sortie de Public Enemies (Michael Mann) m’a décidé à enfin découvrir le Bonnie & Clyde d’Arthur Penn, tant certains aspects me semblaient similaires entre les deux films (j’espérais ainsi voir un film très réussi, au contraire de celui de Mann, surévalué comme à l’accoutumée).
Film choc, film du changement (une des amorces du Nouvel Hollywood), Bonnie & Clyde marque dans plusieurs camps : film de gangsters (et film noir), road movie, romance ; de ces trois dimensions, présentes quasi à égalité dans le film, on ressent surtout la dernière, pleine de contrariétés (malgré des "préliminaires" suggestifs, Clyde reste prostré et semble impuissant) et d’un élan romanesque significatif. Clyde a déjà de la prison au compteur quand il rencontre Bonnie Parker, fille de riche qui s’ennuie. C’est l’amour fou en un instant, en même temps qu’une pulsion de mort, destructrice.
Au rayon film de gangsters, le film offre des fusillades tonitruantes (ils ne comptent pas leurs balles), mais surprend à plusieurs reprises par les coups manqués du duo. En effet, certains plans de Clyde se soldent par une banque en faillite, et jamais il ne s’en sort avec de gros butins. La philosophie de Clyde n’est d’ailleurs pas celle du gros-coup-qui-pourra-le-mettre-à-l’abris-du-besoin, comme on pourrait le croire quand l’alliance commence. Ainsi, quand Bonnie en a assez et voudrait tout arrêter, elle demande à Clyde ce qu’il ferait si toute l’ardoise était effacée. Et Clyde de mettre au point une nouvelle stratégie... toujours pour braquer des banques. C’est un véritable mode de vie pour Barrow. Il a néanmoins bon fond (notez que Public Enemies reprend in extenso un échange de paroles entre Clyde et un épargnant à la banque, quand il lui dit "Range ton argent, c’est la banque qu’on vole, [pas toi]." L’hommage va un peu loin, et Mann pousse le vice à l’intégrer dans sa bande-annonce ! Bref. Mais le parcours de Bonnie & Clyde se voit aussi comme une fuite en avant.
Car le film est également un road-movie dans sa plus pure expression. Traversant les états pour ne plus être poursuivis, le gang Barrow, désormais enrichi d’un pompiste, du frère et de la belle-sœur de Barrow, fait les 400 coups. La réalisation épouse cette cavalcade effrénée, Penn filmant souvent les acteurs cheveux au vent, libres mais toujours dans l’urgence. De même, l’enivrante course contre le temps des bandits est accompagnée d’une multitude de cris (de joie, de peur) assourdissants et d’une musique country, totalement inhabituelle dans le genre, qui souligne cette folle danse d’amour et de mort. Public enemies reprend également cette musique à son compte, mais d’une façon beaucoup moins naturelle : la répétition inlassable du même morceau, calé sur les images sans (a)ménagenent, brute, souligne un côté fabriqué.
Enfin, malgré qu’il s’agisse d’un film d’époque, le film ne peut faire abstraction d’une peinture mentale de la fin des années 60 : l’assassinat de JFK, qui a traumatisé toute l’Amérique, occupe les moments les plus violents du film :on y voit un homme recevoir une balle dans la tête en gros plan, plutôt rare à cette époque, l’hémoglobine coule de ses gros flots rouges, et le frère de Clyde (joué par Gene Hackman) connaîtra une fin qui ressemble à s’y méprendre à celle du président américain. La séquence finale, clôturant le film dans une apothéose de violence, symbolise l’éclatement d’un système qui est conscient de sa fin, tel celui des studios de cinéma américain. En effet, Bonnie & Clyde marque aussi un point de non-retour, ouvrant la voie aux jeunes réalisateurs inspirés par le cinéma européen : pour une nouvelle façon de faire des films.
Source image : capture dvd Warner Bros.
09:17 Ecrit par Raphaël dans Critiques de films | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
| Tags : artur penn, états-unis, 60's, film noir, road movie |
09.08.2009
L'enfer du dimanche (2000)
Un film de Oliver Stone
Oliver Stone sait faire très fort. Il l’a prouvé par de véritables uppercuts cinématographiques dont j’estime l’apogée avec JFK (1991), magnifique film-enquête passionné et passionnant qui se débat avec l’Histoire, les complot et une vraie dimension paranoïaque. Avec L’enfer du dimanche, c'était loin d'être gagné, le football n’étant pas, pour le dire simplement, un très grand intérêt personnel.
C’était sans compter sur le talent tout à fait exceptionnel du bonhomme à user de tous les outils du cinéma, pour bâtir une succession de moments qui ne peuvent que capter notre attention, avec une force incomparable. Les séquences de matches, qui constituent le cœur du film et la raison qui a poussé Stone, fan absolu du jeu, à faire le film, sont ahurissantes. Les joueurs, souvent filmés en très gros plan, nous communiquent toute la brutalité, la rapidité et la puissance du football américain. La balle, maîtresse capricieuse de musculeux athlètes, a également droit à maintes reprises à son close-up. Filmés tels des gladiateurs modernes (ce qui donnera un face à face Foxx-Pacino tout bonnement jouissif, l’ancienne garde contre la nouvelle), les joueurs sont effectivement de vraies stars. Accompagnant ce mælstrom de plans (le montage est à couper le souffle, efficacité et originalité combinées), la musique composée par Richard Horowitz élève le tout à un très haut niveau d’intensité. On a vraiment l’impression que Stone maîtrise tous les aspects du cinéma pour faire éprouver au spectateur ce qui lui, passionné, ressentait de plus fort.
Face à ce film, on arrive ainsi à une sensation physique, une sorte de fièvre latente qui se déchaîne lors des passages de matches ; de plus, l’interprétation furieuse d’un Al Pacino inspiré, secondé par des acteurs tous bons, en cohérence avec l’univers dépeint (la jeune associée arriviste, la champion vieillissant, le jeune qui bafoue les règles, etc.) fait mouche à tous les coups.
Fan mais réaliste, Stone en donne autant en ce qui concerne la beauté pure du sport (le travail en équipe, la beauté du jeu) que sur les sportifs au melon jonglant avec les millions. L’aspect lucratif et purement business n’est jamais laissé de côté et signe même la dernière péripétie du film. Le personnage joué par Cameron Diaz dit bien qu’elle n’aime même pas le jeu ; elle a juste l’ambition de faire fructifier son héritage. Traitant son sujet de façon on ne peut plus complète, le film d’Oliver Stone touche au but et marque la rétine encore bien après le baisser de rideau.
Source image : Allociné
11:36 Ecrit par Raphaël dans Critiques de films | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note
| Tags : oliver stone, film de sport, états-unis, 2000's |
05.08.2009
L'extravagant Mr Deeds (1936)
Un film de Frank Capra
Mr Deeds goes to town sort sur les écrans en 1936, avec Gary Cooper et Jean Arthur. Le film est typique du cinéma de Capra, un chef d’œuvre d’humanité. On cerne particulièrement trois dimensions intéressantes dans le film, que l’on retrouve dans d’autres films de Capra, comme Mr Smith au Sénat.
Deeds est un homme de la campagne. Le titre original insiste bien sur cette opposition entre la ruralité qu’il quitte et la town qu’il va trouver. Pourquoi ? Car Deeds a hérité de 20 millions, d’un oncle qu’il ne connaissait que peu. Dès lors, Deeds doit aller à New-York. On y croise des laissés pour compte dont la pauvreté n’est que plus visible, eux qui font partie de la mégalopole américaine dont les richesses s’étalent à tous coins de rue. Le réalisateur érige son personnage principal en symbole d’une pureté, d’une naïveté et d’une invention que n’ont déjà plus les hommes de son temps, obsédés par la quête de la fortune. L’homme ordinaire et simple brille par une sagesse extra-ordinaire car il est hors du monde des suffisants qu’il doit côtoyer par obligation. Même au sein d’un univers autrement plus riche, il garde ses habitudes -voir comment il remet en place son majordome à chaque fois qu’il lui noue sa cravate ou lui met ses chaussures-, qui ne sont finalement qu’une façon de rester homme, responsable de ses actions.
Le film est ensuite une critique sans détour du capitalisme forcené et de la culture matérialiste : a l’annonce de son héritage, Deeds va voir tourner autour de lui toute une collection d’escrocs ; L’homme, auparavant bienveillant envers les autres, se met progressivement à se méfier de tout le monde. Capra fustige L’accumulation des richesses de toutes parts , notamment lorsque la colère des aristos gronde à l’annonce du don de l’héritage de Deeds à la population. Mieux vaudrait, à la limite, que cette fortune n’ait jamais existée ou qu’elle atterrisse dans les mains de ceux qui sont déjà riches. Deux choix qui, soyons clairs, sont très restreints...
Enfin, la troisième dimension (hé hé) du film de Capra est la justice : occupant la dernière demi-heure, le procès de Deeds aboutira par un dénouement attendu, eût égards aux autres films du réalisateur ; en effet, même si on décèle sans mal, comme on l’a dit précédemment, une charge contre l’argent et le pouvoir, Capra aime inconditionnellement son pays et croit en sa justice, nous offrant un happy-end comme lui seul peut en réaliser. Une belle dose de bons sentiments très bien amenés ; l'Oscar du meilleur réalisateur gagné par Capra cette année-là ne fut pas volé, et éclate de toute sa force aujourd'hui encore !
Source image : Wikipedia.fr
23:07 Ecrit par Raphaël dans Critiques de films | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
| Tags : frank capra, états-unis, comédie, 30's |

























