17.01.2012
Valérie au pays des merveilles (1970)
Un film de Jaromil Jireš

Ce n'est pas tous les jours que l'on découvre, comme sorti de nulle part, dévoilé par un "sésame, ouvre-toi" hasardeux (un de ces achats aveugles où l'on ne risque que de s'embêter ferme devant le film ainsi choisi), un film qui marque. Résultat du jour : une vraie merveille que ce conte de fée pour adultes, superbement restauré par les bons soins de Liliom Films, et édité par Malavida fin 2010, qui met fin à l'invisibilité de ce film dans l'hexagone.
Adapté de Valérie ou la semaine des merveilles, roman de l'auteur tchèque Vítězslav Nezval, le film verse dans la même atmosphère surréaliste. Le récit fonctionne comme un conte initiatique durant lequel Valérie va passer de l'enfance à l'âge adulte. Les personnages sont désignés par des noms d'animaux, comme une fable de La Fontaine : l'Aiglon est un jeune homme qui vole à Valérie des boucles d'oreilles qui se révéleront magiques ; le Putois, un personnage multiforme, visage blafard encapuchonné de noir, qui s'annonce comme un vampire goulu aux dents pointues. Valérie sera témoin d'épisodes étranges empreints d'une poésie surréaliste et subversive : des nymphes se baignant et s'embrassant, dans la lumière claire d'un matin de printemps ; un couple faisant furieusement l'amour dans un champs, devant lequel passe un cortège de religieux horrifiés, baissant uniformément le regard de honte ; en pleine vague post-68, le film est rempli d'un rejet total des institutions (mariage, religion) et de toute forme d'autorité. Bourreaux et donneurs de leçon sont les mêmes personnes, Valérie étant séduite dans son voyage sensoriel et sensuel par un prêtre, des femmes, un vampire... Pour renforcer le trait, le film est porté par la musique aux accents moyen-âgeux de Luboš Fišer ; elle met en évidence tout à la fois un monde reculé prisonnier de pratiques incohérentes avec l'air du temps, et un ailleurs irréel effaçant de toute impression de réalité.

La réalité est oubliée, bien écartée du monde du film ; par les choix musicaux et temporels, mais aussi par les cadres qu'utilise Jireš, très expressifs et originaux. Il privilégie d'abord le "point de vue de Dieu", un angle en plongée totalement à la verticale. Cela donne un côté très cérémonieux, avec une organisation de l'image très symétrique. La chambre de Valérie notamment, d'un blanc immaculé, semble sortir d'un paradis vaporeux, tout le contraire de l'antre du Putois, ténébreuse, cernée de toiles d'araignées, écrasante par des vues en contre-plongée. Comme les contes, le film se construit en opposition, simples mais seulement en apparence. En effet, le Putois n'est personne d'autre que le Constable, son père. La grand-mère de Valérie, ainsi que sa mère, ne font aussi qu'une seule et même personne. L'Aiglon est Olrik, le frère de Valérie. Les cartes se brouillent, visuellement, par la représentation d'un songe éveillé, mais aussi dans le déroulement du film, par le biais d'un montage volontiers elliptique. Les scénettes s'enchaînent effectivement sans flagrant rapport, l'image s'évanouissant parfois dans un lent fondu au blanc, comme si le personnage s'endormait et s'éveillait dans le monde des rêves.
D'une déambulation faisant clairement référence à Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll, Valérie... fait aussi beaucoup penser aux expérimentations ésotériques et symbolique du Jodorowsky de La montagne sacrée (1973), ou à la critique religieuse des Diables (Ken Russell, 1971). Des films quasi-contemporains à Valérie... qui laissent transpirer le même parfum de soufre, une singularité détonante, salutaire et magnifique dans le panorama cinématographique de son pays (et mondial).
Revenons quelques instants sur la beauté tellurique des images signées par le réalisateur et son chef-opérateur. semblant sortir d'un livre d'images diablement avant-gardiste, elles témoignent toutes d'une recherche esthétique constante, et donnent la sensation d'échapper totalement au spectre du réel, comme pour mieux nous immerger dans une dimension parallèle, excentrique, fantastique, érotique, monstrueuse, romantique... Un diamant noir de cinéma.
A consulter également : le point de vue plus nuancé d'Edouard, sur son blog Nightswimming.
Crédit images : toutlecine.com
13:54 Écrit par Raphaël dans Critiques de films | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : fantastique, tchéquie, 70's, vampires |
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12.01.2012
Basil, détective privé (1986)
Un film d'animation de Ron Clements & John Musker
Plusieurs années avant la renaissance du studio par les mêmes artisans (Ron Clements et John Musker réalisèrent à partir de la fin des années 80 deux des Disney les plus réussis : La petite sirène (1989) et Aladdin en 1992), sortait sur les écrans Basil, détective privé, adaptation d'une série de livre pour enfants, Basil of Baker Street, de Eve Titus et Paul Galdone. Il avait la lourde têche de succéder à un cinglant échec commercial, Taram et le Chaudron magique (Ted Berman, Richard Rich, 1985). C'est l'époque des remises en questions chez Disney, et clairement Taram tentait de viser un nouveau public, en proposant une histoire bien plus sombre qu'à l'ordinaire -fable initiatique inspirée du Seigneur des anneaux, où se succèdent ambiances délétères, têtes de mort et infâmes maléfices.
Revenant à un sens du spectacle Disney plus classique, Basil... est aujourd'hui un film d'animation méconnu (pas d'édition spéciale en DVD si ce n'est une version dépouillée de tout supplément en 2004), qui mérite bien plus. Basil combine d'ores et déjà deux aspects qui fonctionnent très bien chez Disney : d'abord, la réinvention d'un personnage littéraire classique, Sherlock Holmes (l'intérêt connu de Disney pour les oeuvres d'Agatha Christie montre aussi la volonté d'adapter un suspense policier). Ensuite, les personnages sont des animaux parlants, et qui plus est des souris, -l'origine de Disney avec Mickey-, qui avaient fait leurs preuves dans le très beau Les aventures de Bernard et Bianca (Wolfgang Reitherman, Art Stevens, John Lounbery, 1977). Coïncidence, à quelques mois d'écart sortait sur les écrans le très sympa Fievel et le nouveau monde (Don Bluth, 1986), faisant également la part belle à une souris.
Débutant dans un foggy London où les souris habitent des maisons minuscules au pied des demeures des humains, Basil a en effet tout pour plaire : des personnages bien trempés souvent excentriques (en cela, Basil et le professeur Ratigan, rejouant l'éternel combat des chefs entre Sherlock Holmes et Moriarty, sont à armes égales : la première apparition de Basil le montre affublé d'un déguisement de pacotille, roulant des yeux globuleux dans un pose démoniaque ; tandis que Ratigan, ébouriffé et fou de haine, est impérial dans l'excellent passage musical "Le grand génie du Mal". Vincent Price, invité d'honneur du film pour interpréter ce vilain, confiera que ce fût son rôle favori.

La relecture de la mythologie holmésienne fonctionne à plein, entre un Dawson - Watson revenu d'Afghanistan, Basil héritant du prénom de son interprète le plus célèbre (Basil Rathbone dans la série Fox / Universal des années 40), ce dernier se permettant même un caméo sonore extrait de sa lecture de La ligue des rouquins, fameuse aventure du détective privé, enregistrée quelques temps avant sa disparition. Le traditionnel attrait d'Holmes pour le déguisement est bien présent, à l'occasion d'une scène dans un bar malfamé (le rat trap, ou "piège à rats") où Basil et Dawson prennent les traits de vieux loups de mer, empruntée à un des films de la série Universal, Sherlock Holmes et l'arme secrète (Roy William Neill, 1942). Le jeu des hommages ne s'arrête pas là, car Dawson se laisse embarquer dans une farandole avec les danseuses du bar, exactement comme Watson dans le film de Billy Wilder, La vie privée de Sherlock Holmes (1970). Le dernier affrontement Holmes / Moriarty , tiré du Dernier problème (The final problem, 1891) de Arthur Conan Doyle est aussi revisité lors d'une époustouflante séquence dans les rouages de Big Ben. Cette poursuite magistrale, en plus de constituer un défi technique réussi (il s'agit de la première utilisation d'images de synthèse dans un long métrage d'animation), aurait pu trouver sa place dans la filmographie d'un Miyazaki, passionné qu'il est des mécanismes d'horlogerie. Plus largement, l'importante place donnée à la mécanique (la salle de travail de l'inventeur, la petite ballerine, la salle des jouets) donne vraiment une couleur unique à ce long-métrage, qui se rapproche par moments de façon troublante de .. la série d'animation Sherlock Holmes, initiée quelques années auparavant par Hayao Miyazaki lui-même ! A ce titre, la séquence de poursuite en machine volante entre le Professeur Ratigan et Basil, semble en être directement tirée.
La tenue visuelle est celle des Disney de la belle époque, aux décors soignés et remplis de détails (on peut apercevoir l'éléphant Dumbo lors de la déambulation de nos enquêteurs dans une salle des jouets), aux frimousses attachantes et très expressives des personnages, dans la joie, la tendresse, le drame, mais aussi dans l'horreur et la folie.
La tonalité de Basil..., si elle peut être par moments légère - notamment grâce à la partition magnifique composée par le grand Henry Mancini, qui retrouve son affinité avec l'animation 20 ans après La panthère rose- , n'en est pas moins constellée de moments de cruauté, suggérés certes, mais bien présents. L'on apprend donc que les méchants sont vraiment méchants, et n'hésite pas à (faire) tuer... souvent pour une broutille - "l'exécution" d'un rat par une chatte goulue et féroce, rendue terrifiante par le rituel de "la clochette"...

On dit souvent que "plus le méchant est réussi, meilleur est le film". C'est on ne peut plus vrai ici, et si Basil a vraiment toutes les qualités d'un excellent divertissement animé, c'est en grande partie grâce à son méchant d'anthologie. Ce film mésestime du studio aux grandes oreilles est à (re)découvrir de toute urgence !
22:16 Écrit par Raphaël dans Critiques de films | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : animation, walt disney, 80's, sherlock holmes |
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05.01.2012
Meilleurs voeux pour 2012 & Tops/flops 2011 !

Depuis mon dernier article (publié il y a longtemps, bien trop longtemps), il s'est produit un certain nombre de faits notables : la fête de Noël, qui aura occasionné son lot de cadeaux, de réunions familales et ses repas interminables, incluant crises de foie pour les plus audacieux aventuriers culinaires ; le passage à la nouvelle année, cette redoutée et tant attendue 2012, avec sa nuit blanche (ou pas, personnellement à minuit une j'étais dans mon lit), ses textos en pagaille et coups de fils traditionnels (merci au forfaits illimités !). Et, parmi ce déroulé déjà bien garni, un événement personnel : je suis devenu papa à la fin de journée du 22 décembre. Moment bouleversant et signe de temps qui changent. Mon fils est ainsi la (bonne) raison qui ne m'a pas fait publier plus tôt. Ne croyez pas pour autant que l'aventure du Film était presque parfait toucherait à sa fin : mon attachement au cinéma et à ce formidable média qu'est le blog feront toujours de l'écriture une des mes plus grandes priorités. Et dieu sait s'il va y avoir des choses à dire sur le cinéma en 2012. A la longue vue, ma plus grande impatience va à la fin de la trilogie du Batman par Christopher Nolan. Le parcours tragique, sec et épique dessiné par le réalisateur trouvera sans nulle doute une clôture dantesque. Et puis, last but not least, le Bilbo de Peter Jackson, un futur grand moment de cinéma.
Il y aura d'autres choses, évidemment, ici et là. Les séances au cinéma se feront plus rares, mais de toutes façons la ligne éditoriale du blog s'affranchit plutôt des chroniques de films récemment sortis en salles. Tout ça pour dire quoi, au fait ? Je vous souhaite bien évidemment une très bonne années 2012, pleine de cinéma, de lectures, de musique, bref de tout ce qui peut nous faire vibrer et nous offrir une vision du monde plus... poétique que celle dont nous abreuve quotidiennement les médias. Puisse 2012 être un tournant pour de radicaux changements !
Pour revenir à ce qui nous occupe plus particulièrement, voici mon top des meilleurs films que j'ai eu la chance de voir cette année :
La planète des singes : les origines (Rupert Wyatt)
X-Men : le commencement (Matthew Vaughn)
Chico & Rita (Fernando Trueba, Javier Mariscal)
Shame (Steve McQueen)
Super 8 (J.J. Abrams)
Black Death (Christopher Smith)
Brainstorm (Douglas Trumbull) (vidéo)
Mais qu'avez-vous fait à Solange ? (Massimo Dallamano) (vidéo)
Les premiers Dario Argento (vidéo)
Harry Potter et les reliques de la mort partie 2 (David Yates)
Puis, que serait un top sans un flop ? En voici quelques uns qui ne m'ont vraiment, mais alors vraiment, pas plu :
Thor (Kenneth Branagh)
Cowboys et envahisseurs (Jon Favreau)
La guerre est déclarée (Valérie Donzelli)
Potiche (François Ozon) (vidéo)
L'imaginarium du docteur Parnassus (vidéo)
C'est bien peu, je le sais bien, mais je suis bon public... A très vite pour de nouvelles chroniques !
10:53 Écrit par Raphaël | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note |
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19.12.2011
Shame (2011)
Un film de Steve McQueen
Confirmant tout le bien que l'on pense de l'acteur Michael Fassbender, Shame consacre encore un peu plus son charisme en titane. Il retrouve ici le cinéaste de sa "naissance au grand jour" avec Hunger (2008), et par là même un rôle torturé auquel il donne une consistance unique, comme à sa fantastique habitude. Il est de tous les plans ; et, l'on peut dire que si le rôle avait échu à quelqu'un d'autre, le film en aurait clairement pâti.
Le réalisateur britannique livre avec Shame une oeuvre atmosphérique : ce sont les images et la musique qui racontent, plus que les dialogues, rares. Ces images, celles d'un New-York clinique, classe et nocturne, défilent harmonieusement, se répétant parfois, pour intimer au spectateur la solitude de Brandon (Michael Fassbender) et l'infinie répétition qui semble constituer sa vie. Boulot (cadre dans une société de cols blancs), sexe (avec prostituées ou en "solo"), essais avortés ou ratés de lien social plus profond avec les femmes... L'anomalie de ce système bien rôdé vient avec l'apparition de Sissy (Carey Mulligan), la soeur de Brandon. Sans le sou, avec une vie beaucoup moins bien réglée que celle de son frère, elle met le bazar dans l'appartement et dans la tête de Brandon. Voilà peu ou prou ce qui se passe dans ce film, qui gagne énormément à ne pas verbaliser son contenu, qui s'il peut paraît polémique (un sex-addict trompe mal sa solitude dans une ville où chacun erre, anonyme), repose sur des ressorts assez classiques.
Impudique et beau gars, Brandon vit pour le sexe. Violence extériorisée. Jouissance de l'immédiateté qui remplace un avenir sans but. Pour autant, Steve McQueen ne charge pas trop son personnage. Les scènes de sexe sont sensuelles, pas glauques. Lors d'une scène de nuit, Brandon, à l'extérieur, observe des couples faire l'amour, dans les mêmes tours transparentes que lui, tout aussi impudiques qu'il peut l'être. Le spectateur est avec lui, extérieur au cours de la vie du reste du monde, déconnecté. C'est sur ce feeling, cette sensation, que le film fonctionne. Comme une balade lounge nocturne qui rappelle le Collateral (2004) de Michael Mann.
Le tempo lent du film pourra en surprendre certains. Si Shame ne dure sur le papier qu'une heure quarante, son temps subjectif est bien plus long, à l'image d'un autre grand film atmosphérique, In the mood for love (Wong Kar-Wai, 2000). A ce titre, l'interprétation langoureuse de New-York, New-York par Sissy est révélateur, étirant le temps et les mots à l'infini. Les nappes synthétiques du compositeur Harry Escott dessinent aussi les contours mouvants, la vie qui glisse, lentement, d'un instant à l'autre, sans autre conséquence que le passage du temps.
Pour se laisser emporter, Shame, outre son thème rare, est un invitation sans pareille. Une déambulation hantée, symphonie des corps, le contenant révélant le contenu. Une oeuvre d'esthète, à l'évidence.
11:01 Écrit par Raphaël dans Actus ciné/DVD, Critiques de films | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : drame, états-unis, 2010's |
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10.12.2011
Les oiseaux (1963)
Un fim de Alfred Hitchcock
Les oiseaux reste aujourd'hui l'un des films les plus emblématiques de la carrière prolifique de celui qu'on appelle le "Maître du suspense". Logique, en ce sens qu'il condense à merveille ce qui fait le style Hitchcock. Combinant une love-story bien amenée, des séquences de suspense et de violence, des effets spéciaux étonnants, réunis autour d'une idée à la simplicité terrifiante -du jour au lendemain, des oiseaux attaquent mortellement des êtres humains-, le film fait preuve encore aujourd'hui d'une puissance assez peu commune pour nous convaincre de son postulat invraisemblable.
La chaîne TCM a récemment diffusé Les oiseaux dans son format original 1.85 : 1, c'est-à-dire en écran large, laissant loin dernière nous l'image assez catastrophique du premier DVD Universal sorti recadré en 4/3. Si la bévue a été réparée depuis par une ressortie, c'est un soulagement de voir que certaines chaînes sont plus respectueuses que d'autres du format original des films qu'elles programment ; il y a quelques mois, c'était Arte qui diffusait enfin Marnie au format large, alors que d'autres (M6, TF1, ...) n'hésitent pas à recadrer pour une sotte idée de convenance technique (comprenez, il faut que l'image remplisse mon écran 16/9, ...). L'on découvre alors, comme dans les meilleurs Hitchcock, des cadrages cohérents et harmonieux (fini, les voitures coupées en deux par le pan & scan sauvage), qui laissent s'étendre les paysages de campagne de Bodega Bay, près de San Francisco (où Hitchcock avait tourné quelques années auparavant l'inoubliable Sueurs Froides (Vertigo, 1958). Une atmosphère de prime abord plutôt paisible, qui va rapidement tourner au cauchemar... Du roman de Rebecca DuMaurier, il ne reste pas grand chose, sinon l'idée de base : son développement est à mettre au crédit d'Evan Hunter, alias Ed McBain (de son véritable nom Salvatore Lambino), un des roi du roman noir.
Love Story. A l'instar d'autres films d'Hitchcock, le film tient comme argument de sa première partie une histoire d'amour, débutée par une sorte de coup de foudre comme il les aime. Rappelons-nous des Enchaînés, avec le couple Cary Grant - Ingrid Bergman, ou encore Sueurs Froides avec Scotty et Madeleine ; à chaque fois, un échange de regards fait tout comprendre de la fascination immédiate qu'éprouvent les personnages. Les yeux brillants lors des gros plans, les envolées de violons de Bernard Herrmann, les couleurs intenses (un rouge puissant lors de la scène du restaurant dans Sueurs Froides) ou le flou artistique (le visage aux contours doucereux de Ingrid Bergman) font montre de cet état. Dans Les oiseaux, la technique employée est différente, mais pour un résultat identique. Alors que Melanie Daniels (Tippi Hedren) et Mitch Brenner (Rod Taylor) se rencontrent dans une animalerie, ce dernier prend la jeune femme pour une employée du magasin. Contre toute attente, elle se prend au jeu et veut voir jusqu'où cela va la conduire. Les dialogues de cette séquence ne laissent pas douter de l'attirance que chacun éprouve pour l'autre ; un jeu de la séduction dans sa plus pure expression, qui va se poursuivre le lendemain. Melanie fait alors plusieurs heures de voiture et une traversée en barque pour donner à Mitch un couple d'inséparables ("love birds"). Le jeu consiste à rentrer dans la maison de Brenner sans se faire repérer, d'y déposer les oiseaux et de guetter, bien sûr, la réaction. Le côté objectivement disproportionné des efforts consenties par Melanie, pour avoir le spectacle de la surprise de Brenner est un acte dont le plaisir enfantin donne une légèreté ludique à ce début de film, qui sera alors vigoureusement contrasté par les premières attaques d'oiseaux. De plus, l'importance donnée à ces fameux "love birds" est intéressante par le contraste qu'ils opposent aux oiseaux qu'on verra par la suite, qui sont plutôt des "war birds". Les inséparables illustrent plus largement la façon dont se comportent en général les oiseaux, en cela qu'il ne sont bellicistes, comme l'ornithologiste le dira à Melanie ; selon elle, c'est elle (et, plus largement, l'homme) qui apporte le malheur sur lui-même, non les oiseaux.

Illustration de Lorelay Bove
La love-story (et son triangle amoureux débutant, avec Annie Hayworth, ex-petite amie de Brenner qui veut rester près de lui) n'aura pas le temps de s'épanouir bien longtemps, et c'est dans cet axe narratif contrarié que va s'épanouir d'autant plus le caractère agressif des Oiseaux. Ces attaques, d'autant plus, ne répondent à aucune sorte de cause expliquée, rendant les actions plus menaçantes et inattendues. On retrouve le changement abrupt de fil narratif de Psychose, où une affaire d'argent volé se transforme en film d'horreur. Ici, l'histoire d'amour va continuer, mais construite sur les ruines psychologiques et physique d'une ville et de personnages complètement chamboulés.
Suspense et violence. Une des réussites du film est assurément bien gérer le timing des attaques. Après un premier accident bénin mais déjà baigné d'étrangeté -une mouette atteint Melanie à la tête, la faisant saigner-, les oiseaux attaquent tous les endroits de la petite bourgade : les rues, l'école, des maisons individuelles). Invariablement, l'on a droit au calme avant la tempête, soit quelques instants d'action suspendue où pas un bruit ne s'échappe, et les acteurs sont immobiles, dans l'attente angoissée d'un déchaînement des éléments. Pas de musique, comme dans le film entier d'ailleurs, les sons stridents du violon de Psychose laissant ici la place au piaillements, aux battements d'ailes et autres sons inquiétants (les croassements ressemblent par moments à des miaulements accélérés). Cette mécanique du suspense fonctionne à plein régime lors des déchaînements aviaires : d'un coup, l'espace sonore et pictural sont envahis : combinant à l'image oiseaux réels, mécaniques et les transparences chères au réalisateur, on y croit. Une véritable gageure est réussit ici, tant les oiseaux ne sont pas parmi les créatures les plus terrifiantes sur terre. A chaque coin du cadre, une armée de volatiles s'emparent de l'espace, giflant, piquant, mordant, tirant tout ce qui se trouve sur leur passage, cheveux et vêtements d'enfants y compris. L'impression de violence est donc tout autant construit sur l'immersion soudaine et tonitruante dans le cadre d'éléments étrangers, que dans la cruauté sans distinction qui s'opère. Ajoutons à cela un montage toujours aussi serré et rapide lors des séquences-choc (la découverte du fermier tué par les oiseaux, les yeux arrachés), très efficace. La critique ne s'y est pas trompé : de toutes les dimensions du film, c'est l'aspect horrifique, terrifiant, de ces attaques volantes qui restent en mémoire, à la faveur de séquences tétanisantes. L'arrivée des corbeaux sur le terrain de jeu de l'école tandis que Melanie grille lentement sa cigarette, relève d'une des plus belles scènes de suspense de toute la carrière d'Hitchcock, si ce n'est la plus belle. Préparée sur le même schéma de celle de La mort aux trousses où Cary Grant attend son contact au beau milieu de nulle et d'où surgit un avion vengeur, elle fait preuve d'un découpage et d'un sens visuel parfait. La caméra, épousant le regard de Melanie qui suit un corbeau, qui vient se poser au "point de rassemblement" surpeuplé, est extraordinaire : on y croit.

Effets spéciaux. Si Les oiseaux est une date dans l'histoire du cinéma, c'est aussi pour l'usage d'effets spéciaux marquants, tels les oiseaux mécaniques utilisés en compléments d'autres techniques plus... rudimentaires. Les transparences, notamment, sont légion. Elles ont été popularisés par les scènes de conduite en voiture, des images projetées en arrière-plan du cadre simulant le paysage défilant. Effet spécial tout à fait "visible", il fait partie du charme certain attribué à ces trucages dont le spectateur n'est pas dupe : cet aspect rendant visible la technique du cinéma, le spectateur y pénètre comme invité habitué, reconnaissant avec joie la transparence, non plus comme un "truc", mais comme une des composantes stylistiques du cinéma.
A maints égards Les oiseaux mérite son statut de classique : tout à la fois élégant, violent, perturbant (quelle fin...), il est sans conteste un des films les plus réussis d'Hitchcock, conservant sa force d'évocation et son impact psychologique intact. Son impact au fil des années est aussi du à la forte publicité créée autour du film à l'époque, de nombreuses photos ayant été publiés, qui sont aujourd'hui souvent choisies pour les couvertures d'ouvrages sur Hitchcock : on pense notamment à celles où Hitchcock et Tippi Hedren sont de profil, accompagnés d'un corbeau. Exacerbée depuis Psychose, la publicité fera beaucoup pour le statut culte du réalisateue, finalement aussi bon entertainer que publiciste.

14:38 Écrit par Raphaël dans Critiques de films | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : horreur, 60's, états-unis |
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