24.04.2014

La Stratégie Ender (2013) : du livre... au film

Un roman de Orson Scott Card et un film de Gavin Hood

13988486401_d7b64dcfa6_m.jpgLa stratégie Ender, le roman d'Orson Scott Card, procure une lecture jouissive :  l'apprentissage du jeune Ender Wiggin, dans sa future bataille contre les Doryphores, alterne scènes de combats galactiques proches du jeu vidéo, tactique, peinture du quotidien tendu de l'entraînement militaire, alliances, camaraderie, sans oublier un récit parallèle sur Terre incluant le frère et la sœur d'Ender, qui permet de relier les destinées individuelles des personnages à un ensemble universel. L'adaptation de ce monument de SF pouvait susciter autant d'attentes que de craintes.

La première crainte soulevée fut celle de l'âge d'Ender Wiggin : alors qu'il est âgé de 5 ans dans le roman, le personnage, interpété par Asa Butterfield, en a 12 dans le film ; le but recherché est certainement de rendre plus crédible l'intelligence d'Ender. Clairement, c'est finalement loin d'être le problème majeur du film ; c'est même une ses rares qualités. Butterfield est juste impeccable dans le rôle, terriblement intelligent et sensible. Le rôle du colonel Graff, échu à Harrison Ford, pose lui un problème : par sa présence beaucoup plus importante que dans le roman, il devient bien moins ambivalent qu'il n'aurait du, moins sympathique et moins antipathique à la fois. Les extrêmes se perdent avec l'emploi d'acteur de la stature de Ford, qui doit incarner ce personnage entièrement. Pareillement, Mazer Rackam, joué par Ben Kingsley, perd beaucoup de nuances. Enfin, la problématique majeure du film reste évidemment qu'il faut tout montrer : on ne peut plus être laissé dans le flou (sur la forme de l'avant-poste des Doryphores, dont on ignore la nature pendant un long moment dans le roman). Par exemple, la stratégie de guerre et les exercices doivent être visualisés, or on comprend peu de choses sur ce qui se passe, et comment les joueurs arrivent à élaborer leurs flormation, à part qu'ils sont toujours sur pont, jour comme nuit. On nous dit qu'ils sont fatigués, mais on ne le voit pas à l'image. Les cessions d'exercice en apesanteur sont, certes magnifiques visuellement, mais incompréhensibles...

Pourtant, les scènes cultes du bouquin sont retranscrites : les incursions d'Ender dans le jeu vidéo (des séquences casse-gueule qui ne passent pas vraiment dans le film), les bastonnades et humiliations dont est victime le héros, la première apparition de Mazer Rackam, les batailles majeures, les scènes de la première guerre contre les Doryphores... mais le compte n'y est pas. Pour cause, le spectateur est toujours à distance de ce qu'on lui montre, incapable de comprendre l'univers qu'on lui montre. Devant trousser un film de moins de 2h et privilégiant les scènes à effets, Gavin Hood rate le coche en ne donnant pas assez de temps à la mythologie pour se mettre en place. Le début commence ainsi trop rapidement, alors qu'on a pas de notion sur le temps qui passe par la suite ; l'apprentissage d'Ender dure plusieurs années dans le livre, alors qu'on a l'impression que quelques semaines à peine s'écoulent entre le début et la fin du film ; le sacrifice du personnage de Valentine et de Peter, le frère et la sœur de Ender, est symptomatique du sort réservé à l'intrigue : resserré sur les morceaux de bravoure, qui n'en sont plus faute d'explications.

Décidément, Gavin Hood n'a pas le nez creux sur ses projets hollywoodiens : entre X-Men Origins : Wolverine, et Ender, les deux films resteront de très chers ratages.

21.04.2014

Gun Crazy - Le démon des armes (1950)

Un film de Joseph H. Lewis

13928342616_8d19c61dcc_m.jpgAprès le coup éditorial du noël 2012 (l'édition limité à 5 000 exemplaires de La nuit du chasseur, épuisée très rapidement), Wild Side a de nouveau tenté un pari un peu fou avec l'édition livre + Blu-ray + DVD dédiée à Gun Crazy (film sorti en salles à l'époque sous le titre Le démon des armes), au alentour de noël 2013. Mais, attention, il ne s'agit pas de n'importe quel livre : comme pour La nuit du chasseur, l'objet est imposant, d'une finition assez remarquable, -dos toilé, pages au fort grammage constellées de photos toutes plus sublimes les unes que les autres. Et le texte ! Eddie Muller, historien passionné du genre film noir, est à la plume, et il faut dire qu'il est probablement le plus grand fan de Gun Crazy au monde. La collaboration avec Wild Side sur la collection Art of Noir (Woman on the Run et Le rôdeur) s'étant soldée par d'incontestables réussites, tant éditoriales qu'artistiques, on ne pouvait qu'être impatient sur une sortie de cet acabit. Le mystérieux point d'interrogation du sous-titre du livre s'explique par la conviction d'Eddie Muller que la "politique des auteurs", c'est-à-dire la paternité pleine et entière du réalisateur sur le film, n'existe pas. Il n'aura de cesse, dans son livre, de clarifier ce point de vue, et d'attribuer la paternité du film à un ensemble de personnes, parmi lesquelles les King Bros., MacKinlay Kantor, ainsi que le scénariste Dalton Trumbo.

Gun Crazy s'offre au spectateur comme une série B qui s'inscrit parfaitement dans le film noir, alors dans ses années fastes. Un couple d'amants maudits, fanas de la gâchette, braque à tout va et s'achemine doucement mais sûrement vers une issue fatale.

Les King Brothers, petits producteurs qui rêvent de décrocher les hits au box-office, veulent ici adapter une nouvelle de MacKinlay Kantor parue dans le Saturday Evening Post en 1940 ; bonne pioche pour eux, l'écrivain est adapté quelques années plus tard avec un immense succès à la clé nommé Les plus belles années de notre vie (William Wyler, 1946). Mais le projet peine à se concrétiser. Ayant d'abord approchés Kantor pour qu'il adapte sa nouvelle et la réalise lui-même, les King brothers réalisent que c'est une impasse : l'auteur n'arrive pas à débarasser son traitement d'un prologue aux longueurs interminables. Plus tard, Joseph H. Lewis est choisi pur réaliser le film, tandis que Dalton Trumbo, alors sous le coup de la chasse aux sorcières, corrige en sous-main le scénario, mais n'est pas crédité au générique : Millard Kaufman en endosse la responsabilité, alors qu'il n'a rien à voir avec sa réalisation. Le film sortira d'abord aux Etats-Unis sous le titre Deadly is the Female, car United Artists, le distributeur de film, très emballé par son produit, voulait un titre plus commercial. Une nouvelle séance photo promotionnelle avec Peggy Cummings la montre d'ailleurs en femme fatale typique, un look qui est bien éloigné de celui qu'elle arbore dans le film !

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Annie-Laurie va rencontrer Bart, son âme-sœur

Joseph H. Lewis est un roi du tournage à l'économie, mais possède également une vision ambitieuse et précise du résultat qu'il veut imprimer à l'écran. C'est pourquoi ces plan-séquences, nombreux, sont fascinants, ayant l'énergie de la spontanéité comme la maîtrise d'un esthète de l'image. La succession d'ellipses, dues à Trumbo principalement, produit un incipit enlevé et surprenant, l'enfant que l'on voit voler un revolver dans la scène inaugurale devenant l'adulte qui tient le rôle principal dans la suite du film. L'acteur en question, John Dall, est bon : affichant d'abord un sourire narquois, mine sombre après sa rencontre avec Annie Laurie, il es torturé par cette attirance dont il sait, au plus profond de lui, qu'elle ne lui amènera que des ennuis. Il n'a pas l'âme d'un tueur ; il est même incapable de tuer, alors que son seul talent est le tir ! John Dall jouait l'année précédente dans La corde, le huis-clos meurtrier d'Alfred Hitchcock, aux côtés de James Stewart et de Farley Granger.

la rencontre de Bart, un as du tir au pistolet depuis l'enfance, et son âme-sœur, qui use des mêmes talents dans un cirque, est électrique : ils ont chaud, semblent prêts à se sauter dessus, et Bart, qui n'a jamais connu de femme auparavant, pose un regard qui en dit long sur Annie Laurie Starr. La première apparition du personnage féminin, véritablement pétaradante, vaut le détour, ainsi que le jeu de tir qui s'en suit.

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les amants maudits proches de leur fin

La tonalité du film, amorale (faisant de deux hors-la-loi, préfigurant Bonnie and Clyde, des héros maudits au destin scellé par leur histoire d'amour), doit subir les coupes décidées par le Code de Production cinématographique. Dialogues, attitudes sont passées au crible de la censure. Pourtant, malgré le respect de ce passage obligé, force est de constater que l'empathie du public reste concentrée sur Bart et Annie Laurie. Leur refus de se séparer pour quelques mois, après leur dernier gros coup, est une scène symptomatique de cette passion, plus forte que le sort terrible qui les attend : l'amour, plus fort que la mort.

Alors que la partie centrale du film est un road-movie en forme de fuite en avant, les bandits n'ayant de cesse de voyager d'états en états pour échapper aux forces de l'ordre, le final est plongé dans un onirisme complet, Bart et Annie Laurie étant piégés dans un marais brumeux, qui fait d'eux des fantômes imprimant à peine la pellicule. Un final impressionnant pour une film intéressant, même si on est tout de même loin du chef-d'oeuvre publiquement célébré depuis sa sortie en salles française.

Disponibilité vidéo : Blu-ray/DVD - éditeur : Wild Side Vidéo

Source images : jaquette DVD © Wild Side Vidéo, photogramme extraits du film ©King Bros.

17.04.2014

Batman - Strange Days : le chevalier noir a 75 ans !

Un film d'animation de Bruce Timm

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Batman a 75 ans ; le personnage, peut-être le plus côté des super-héros DC, valait bien un petit film en son hommage ! Comme pour Superman l'an dernier, la firme fait appel au talentueux Bruce Timm, le créateur de Batman, la série animée. Si le court-métrage sur Superman brossait en quelques instants les moments les plus mémorables de la carrière de l'Homme d'acier, l'optique de Batman : Strange Days est un peu différente.

Durant un peu moins de trois minutes, le court-métrage nous plonge dans l'ambiance rétro des débuts du chevalier noir, qui voit ses premières aventures écrites par Bob Kane et dessinées par Bill Finger fin mars 1939, dans Detective Comics #27. Si le monstre des premières images, avec lequel Batman joue une partie de cache-cache mortel, invoque les monstres Universal, Frankenstein en tête -pas lourds, gros bras émergeant d'une veste étriquée- et tout un pan du cinéma fantastique avec la figure de la femme portée (une jeune femme en détresse, inconsciente, portée à bout de bras par une silhouette monstrueuse ou extra-terrestre), il est surtout un digest fort bien fichu des premières années du Batman : ses oreilles pointues sont encore des cornes et il utilise le bat-plane, le premier bat-gadget apparu dans Detective Comics #31, mais mis à jour : son design évoque davantage le Batplane II, dessiné dans le Batman #61 en octobre 1950, tandis que les mitraillettes sont présentées comme celle du nouveau design de la Batwing dans les New 52.

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Batman et Hugo Strange dans leur première année d'existence

Le méchant en titre n'est autre que Hugo Strange, un scientifique aux méthodes douteuses autant qu'extrêmes, qui reste le premier vilain régulier de Batman. Dans le même temps, la demoiselle en détresse est typique des pin-up dessinées par Bruce Timm, avec ses yeux en amandes et sa chevelure permanentée de star hollywoodienne. Sa robe semble tout droit sortir du dressing de Marilyn, tandis qu'elle évoque les grandes héroïnes du film noir des années 40 : un vrai voyage dans le temps. Alors, certes, c'est très court, mais ne nous permettons pas de bouder notre plaisir lorsqu'on nous offre ce petit bijou.

Le court-métrage :

Sources images : photogramme issu de Batman : Strange Days © DC Comics
Détails extrait de Detective Comics #29 (Batman) et Detective Comics #36 (Hugo Strange) © DC Comics

15.04.2014

Hunger Games (2012)

Un film de Gary Ross

13845381744_d27ac72c3a_m.jpgDisons l'évidence sans attendre : ces Hunger Games ne me disaient rient qui vaille, devant leur évident rapport avec Battle Royale, film japonais qui m'avait estomaqué à l'époque. Après, vision, si le modèle se fait terriblement sentir (impossible que l'auteure du roman ne s'en soit pas inspiré), les films de "jeux de la mort", ainsi que les livres, ne sont pas rares : sur les 50 dernières années, on peut au moins citer Punishment Park (1971), La mort en direct (1980), Le prix du danger (1983), Running Man (1987), ... Cela n'est pas vraiment nouveau. Alors, pourquoi ne pas le raconter... encore une fois ? Et puis, celui qui a réalisé Pleasantville (1998) ne peut pas faire un navet total. Impossible.

La bonne idée du film, comme du roman, est de prendre le temps de nous installer dans cette dystopie qui fait tout : en punition d'une révolte qui a échouée, le gouvernement de Panem organise les Hunger Games, durant lesquels les 12 districts du monde sélectionnent chacun un garçon et une fille ; ce sont les Tributs. Ils devront s'entre-tuer jusqu'à ce qu'il n'en reste qu'un. Ainsi, les 74èmes Hunger Games ne commencent qu'après une bonne heure de film, donnant à voir ce sombre futur, mais également ces populations bien différentes (les districts de la périphérie essayent de survivre, tandis qu'une élite oisive se prélasse dans le faste).

Le rapport à l'artificialité des apparences, utilisées pour charmer l'auditoire et attirer la générosité des sponsors qui pourront venir en aide aux joueurs de leur choix pendant le jeu, est bien amené. Ainsi, Katnyss et Peeta, du district 12, font leur entrée sur un char cerné de flammes factices ; l'attirance qu'ils peuvent avoir (ou pas) l'un envers l'autre est également renforcée dans une perspective marketing. Rien de bien nouveau, certes, mais tout cela est bien présenté. Esthétiquement, il faut souligner le courage du film d'aller vers la science-fiction la plus colorée, en donnant aux personnages des costumles, coiffures, maquillages, vraiment too much.

On regrettera tout de même une psychologie moins efficace que dans Battle Royale, et la prédominance de quelques personnages qui ne laissent pas grande place au reste du cast. Pour autant, Woody Harrelson, en survivant imbibé d'un précédent Hunger Games, tire son épingle du jeu. Pas d'effets follement gore à espérer ici, malgré le pitch meurtrier. Le film, comme ses personnages, reste teen-targeted : Hunger Games et Twilight, même combat ! Et, au contraire du début vraiment réussi, on regrette la fin trop expédiée et prévisible. Allez, on donne quand même la moyenne pour la classe Hunger Games !

Disponibilité vidéo : Blu-ray et DVD - éditeur : Metropolitan FilmExport

Source image : affiche du film © Metropolitan FilmExport

13.04.2014

La vallée de Gwangi (1969)

Un film de Jim O'Connolly

13793807285_5309bc1227_m.jpgA l'origine idée du vétéran des effets spéciaux Willis O'Brien comme suite du King Kong de 1933, La vallée de Gwangi et sa découverte d'un espace où la vie préhistorique aurait survécu est repris par le grand Ray Harryhausen, en quelque sorte fils spirituel de O'Brien. Les prises de vues, incluant James Franciscus ou Freda Jackson (vue dans A Canterbury Tale de Powell & Pressburger, Les grandes espérances de David Lean ou encore Les maîtresses de Dracula de Terence Fisher, sont bouclées en Espagne. Elles ne sont guère enthousiasmantes, le film prenant toutes sa valeur avec les créatures fantastiques créées par Harryhausen ; un ptérodactyle, une sorte de tyrannosaure (le fameux Gwangi du titre), mais aussi un cheval miniature, et un éléphant sont les attraction de ce film à effets. La fluidité de l'image par image n'aura jamais été si parfaite à l'époque. Le cheval miniature notamment, outre son caractère fantaisiste très rigolo, est formidablement animé. De même, l'animation réaliste d'un éléphant à la fin du film est très réussie.

Et l'histoire, me direz-vous ? Pas fantastique, contrairement à son postulat de départ. Le patron d'un cirque ayant des difficultés financières va voir l'arrivée du cheval miniature comme un aubaine, le clou de son futur spectacle. La découverte de la vallée de Gwangi est typique des films de dinosaures, à l'image du Monde perdu (Harry O. Hoyt, 1925), de King Kong (Shoedsack & Cooper, 1933), ou plus tard Le sixième continent (Kevin Connor, 1975) et Jurassic Park (Steven Spielberg, 1993), mais y ajoute le western, le film se déroulant au début du XXème siècle. Tuck (James Franciscus) a tous les atours du cow-boy. Dans la lutte pour la possession de l'animal fantastique, Le scientifique se heurte au commercial, une belle jeune femme se trouve au centre des enjeux (la pauvre Gila Colan, d'origine polonaise, verra toutes ses répliques redoublées par une autre actrice en raison son trop fort accent), et le film s'inspire d'ailleurs largement du dernier acte de King Kong.

Malgré son histoire prétexte, The valley of Gwangi mérite d'être découvert aujourd'hui : scènes de foules convaincantes, paysages désertiques de l'Espagne, et les très nombreuses animations de Harryhausen doivent suffire au bonheur des fans du genre.

Disponibilité vidéo : DVD zone 1 avec VF et VOST - éditeur : Warner Home Video

Source image : affiche du film © Morningside Movies