31.12.2009

Un jour sans fin (1993)

Un film de Harold Ramis

4228751970_c691e9b009_m.jpgVous avez l'estomac lourd, l'impression que tous les repas se succèdent et se ressemblent ? J'ai le film qui va vous donner la banane, tout en ayant un sacré air de déjà-vu... Idéal pour les fêtes, Un jour sans fin illustre bien l’idée qu’on peut se faire d’une comédie parfaite, toute à la fois drôle et profonde.

Soutenu par l’humour mordant d’un Bill Murray au sommet, le film prend comme principe la règle fondamentale du comique de situation : la répétition. Par le biais d’un argument fantastique accessoire -qui ne sera jamais expliqué, mettant de côté toute appartenance au genre-, le personnage principal, présentateur  météo d’une chaîne locale, vit à l’infini le "jour de la marmotte" (Groundhog day, titre original du film) qu’il était venu couvrir.

Le principe de recommencer une séquence, potentiellement à l’infini durant tout le film, était quand même sacrément casse-gueule : comment maintenir l’attention, l’envie de voir la suite, si l’essentiel du film se consacre à la répétition inlassable des mêmes scènes ? La parade est ainsi trouvée, en modifiant au fur et à mesure certains détails, par le voyage initiatique que va faire Bill Murray pendant tout ce temps (même si aucun repère temporel n’est donné, et pour cause, on peut imaginer que le personnage reste coincé une bonne quinzaine d’année par sa malédiction). On distingue ainsi plusieurs étapes de son cheminement, qui permette cette progression indispensable du scénario, tout en étant paradoxale par rapport au principe du film.

Une fois sûr du processus de répétition -au téléphone, hilarant : "Et si y' avait pas de demain ? Y' en a pas eu aujourd'hui !"-, Phil Connors va profiter de ce qu’il considère d’abord comme un don : sexe (en draguant une pimbêche, en ayant pris soin de prendre quelques renseignements qu’elle lui confie elle-même "le jour d’avant"), richesse (double profit : l’excitation du vol, tout calculé ceci dit, et le bénéfice de cet argent, notamment une descente en Rolls), célébrité (affublé du poncho d’Eastwood dans la trilogie des dollars, il accomplit son besoin de reconnaissance et de starification), gourmandise (avec cette phrase-culte : "je me lave même plus les dents !"), tous les désirs sont accomplis, jusqu’à ce que... et bien l’amour, que diable : là, malgré beaucoup de préparations (de son propre aveu !), il ne conclue pas avec Rita / Andie MacDowell : il n’est pas tout-puissant, même si, l’espace d’une "journée", il confessera tout de même être un dieu. Quelle différence effectivement, tout à la fois immortel et omniscient (car connaissant à peu près tout le monde, dans ce bled paumé de Punxutauwney), entre notre bon présentateur un rien imbu de lui-même, et un dieu ? Les multiples gifles qu’il recevra le feront redescendre de son nuage. Plus que cela, il plongera (au sens propre comme au figuré) dans la plus noire des abysses, essayant vainement, après sa déconvenue amoureuse, de mettre fin à ses jours. Là, la répétition apporte un essor comique évident (surtout pour le premier essai dit du "grille-pain") à la mécanique bien huilée du métrage, retournant la tonalité traditionnellement dépressive de ce type d’acte.

Après cette trajectoire en dents de scie, de l’euphorie de la découverte de ses potentialités aux affres du désespoir d’un condamné, va s’effectuer le troisième mouvement, classique : la rédemption. Il va ainsi s’éveiller à lui-même par les arts (notamment le piano), et faire de cette journée la meilleure pour les autres : là encore, la comédie vient par l’invraisemblable accumulation d’actions et donc de témoignages de gratitude que va recevoir Phil Connors : on va même jusqu’à l’appeler Docteur Connors, montrant toute l’étendue des expériences qu’il a pu suivre durant toute la durée de son étrange odyssée.

L’enchaînement de certaines scènes voit la répétition aller jusqu’aux mouvements de caméra, identiques, tels qu’on a l’impression d’assister à des essais, de voir des rushes de la journée de tournage : métaphore sur le cinéma, art de la répétition qui a, tout aussi paradoxalement, le besoin que tout soit préparé, et de donner l’illusion que tout se joue devant nos yeux pour la première fois, ce Jour sans fin réussit le prodige qu'on peut le regarder à l'infini...

29.12.2009

Dossier (2/2) : Entretien avec un vampire (1994)

Voici la suite de la première note consacrée aux vampires du film de Neil Jordan.

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Un humour couleur rouge sang

Scène charnière, la transformation de Louis par Lestat, vampire plusieurs fois centenaire, est positionnée en début de métrage, l'histoire ne perdant pas de temps à enchaîner les séquences signifiantes. Elle laisse cependant la place à une scène magnifique, retranscrivant bien, comme dan le livre, le réveil du nouveau vampire, ses yeux ne voyant pas la même réalité ; en témoigne, une statue qui le suit des yeux... Brad Pitt campe ce vampire à l'élégance glacée, un vampire trop humain. Sa transformation n'a pas été un choix, contrairement à ce que semble lui proposer d'abord ce fourbe et séducteur Lestat ; irrité par sa nature même, le fait de devoir tuer des être vivants pour subsister n'étant pas de son goût. Il s'évertuera à tuer toutes sortes de petits animaux -rats, pigeons, chiens- alors que Lestat se délecte de sang humain -la plupart du temps de jeunes femmes sans défense. Renforçant la caractérisation de son personnage, ce refus d'en attenter à l'humain, pour conserver un semblant d'humanité, offre finalement des moments de comédie très noire (la vieille enfarinée criant de tous ses poumons la perte de ses précieux caniches, exsangues, ou le paradoxe d'un vampire, cette créature invincible pouvant mettre à genoux toute vie, cantonnée à se rabattre sur ce que Lestat appellerait de la viande de second choix), de même la séquence, plus éloignée dans le film, d'éducation de Claudia, petite fille faite vampire par Lestat. Elle tue son professeur de piano -il s'effondre sur le clavier, comme pris d'un soudain endormissement- ou la couturière venue spécialement pour prendre ses mesures. Ces meurtres horribles, perpétrés qui plus est, par un enfant, berceau de l'innocence, sont à la fois d'une perversité absolue (l'usage, par Claudia, de sa nature enfantine, pour attirer les innocents) et décalés, de façon humoristique, par la façon dont le filme et le monte Jordan, épousant en cela le sentiment qu'éprouve la fillette. Elle, qui prend cette mascarade comme un jeu, dont elle serait, à chaque fois, la grande gagnante. Le sourire de la jeune Kirsten Dunst est, à ce titre, extrêmement ambigu.

L'homo parentalité

Évoquée dans le film (encore plus dans le livre), présente de façon sous-jacente, la relation incestueuse qu'entretiennent Louis et Claudia, constitue un autre angle d'attaque, donnant une bizarrerie sans nom aux déambulations fantomatiques du trio. La pulsion de meurtre, incarnant le désir, tout autant sexuel que mortifère, participe à cette ambiguïté jamais résolue. A ce premier duo, s'oppose la paire Louis / Lestat, traitée de façon clairement homosexuelle (l'air précieux et maniéré d'un Lestat aux longs cheveux blonds, Louis l'entretenant sans mot dire, les deux éduquant Claudia comme leur fille), apporte une couche signifiante supplémentaire, qui ajoutée à toutes les autres, font bien de Entretien avec un vampire beaucoup plus qu'un simple film fantastique utilisant le motif du vampirisme. Claudia, au fil des années femme prisonnière dans un corps d'enfant, aime réellement Louis, ce qui "justifie" la pulsion incestueuse, mais reste constamment dérangeante. Elle n'aura de cesse de chercher un modèle de féminité dont elle est dépourvue. Pour cela, elle figera cette beauté inatteignable, dans la mort -la servante- ou par le vampirisme -une belle femme au hasard, ici plus pour avoir un référent matriarcal.

Entretien avec un vampire, le film, exploite bien, sans le dénaturer, les pistes foisonnates du roman, qui offre un fantastique comme on aimerait en voir plus souvent : construction au cordeau, facettes multiples, interprétation incroyable (mention spéciale à Tom Cruise et Kirsten Dunst). Les sombres abysses vers lesquelles nous plongent les vampires sont sans fins...

28.12.2009

Dossier (1/2) : Entretien avec un vampire (1994)

Un film de Neil Jordan

4221832432_879d40940f_m.jpgLe réalisateur a eu le nez fin, au milieu de cette décennie 90, d'accepter de porter à l'écran le roman éponyme d'Anne Rice, qui adapte ici son propre récit ; Entretien avec un vampire reste aujourd'hui dans le cercle fermé des très belles fictions vampiriques du cinéma. Partisan d'une image léchée, Neil Jordan a notamment réalisé la marquante Compagnie des Loups (1984), conte macabre et gothique qui offre certains points d'achoppement avec cet Entretien ; malgré l'évidente réussite d'autres éléments de sa filmographie, on peut avancer sans peine que ce film de vampires reste aujourd'hui le sommet de sa carrière.

Un fantastique littéraire

Ainsi, alors que Dracula (F.F. Coppola, 1992) a remporté un franc succès, et que, dans le même temps, Kenneth Brannagh réalise sa version d'un autre grand mythe fantastique, Frankenstein (1994), Jordan se lance, tout autant que Anne Rice, dans l'adaptation du roman culte de l'américaine, qu'elle écrivit en 1976. On remarquera que, de la même manière que les deux films fantastiques pré-cités, Entretien avec un vampire entérine une fidélité à l'oeuvre littéraire jusque dans son titre ; si Coppola met en avant Bram Stoker et Brannagh Mary Shelley -les deux titres originaux se lisant bien Bram Stoker's Dracula et Mary Shelley's Frankenstein, les réalisateurs s'effaçant devant la paternité originelle de chaque récit, Jordan appose un plus discret mais très clair sous-titre à son Interview with a vampire : The vampire chronicles. Cet ajout, reprenant le titre intégral de l'oeuvre d'Anne Rice, induit le récit comme étant la première pierre à l’édifice d'une oeuvre plus grande, appelée à accueillir une suite, ce qui n’est toujours pas le cas jusqu’à présent.

Mises en abîmes

Armé de la plume érudite et assurée de la romancière, le film franchit un cap qualitatif et devient par là une adaptation très fidèle au texte d'origine. Utilisant le même procédé de mise en abîme, Louis le vampire narrant, à notre époque, ses aventures au micro d'un journaliste, le film y revient cependant moins que dans le livre. La relation journaliste (Christian Slater) / vampire (Brad Pitt) est cependant extrêmement intéressante en nous amenant sur les terres de la confrontation réalité / fiction, et de son impossible différenciation. A ce titre, une des séquences les plus réussies du film est consacrée à cette dichotomie, à savoir le théâtre grand-guignolesque des vampires parisiens, présidé par Armand (Antonio Banderas).

Des amateurs assistent à un spectacle très macabre dont tous les acteurs sont des vampires qui jouent ... des vampires -les différentes strates de la mise en abîme deviennent vertigineuses ! Le clou du show est le sacrifice d'une jeune femme, bien réel, appelée à être dévorée par la horde de vampires. La fiction se confond ici avec la réalité, les spectateurs, dégoûtés, hésitant eux aussi quant à la teneur réelle des événements dont ils sont témoins. Les vampires jouent également au magicien, leurs pouvoirs leur permettant d’incarner cette magie (par la lévitation notamment), là où la frontière entre le fantastique et le réel indiscernable. Cette séquence, hautement traumatisante par sa mise en scène macabre, les vampires se jetant littéralement sur la victime innocente en une nuée noire d'insectes assoiffés, illustre le côté sombre et malsain que se permet le film, la fidélité à l’œuvre, là encore, primant sur le véhicule à stars. On y comprend toute l'emprise, la transe, ici plus démoniaque que réellement séductrice, dans laquelle les vampires tiennent leurs victimes. On découvre aussi les vampires en tant que groupe social constitué (le monde des vampires, dans le livre comme dans le film jusque-là, étant réduit aux personnages de Louis -Brad Pitt, Lestat -Tom Cruise et Claudia -Kirsten Dunst), une confrérie hiérarchisée, organisée pour survivre -la tenue même du spectacle garantissant chaque soir leur ration aux suceurs de sang.

la suite ici

22.12.2009

Avatar (2009)

Un film de James Cameron

4199963533_e3fc98999e_m.jpgA peine revenu de la séance 3D de ce film événement, il faut (oui, décidément, il le faut) vous faire part de nos impressions sur cet Avatar, sûrement le film le plus attendu de l’année.

Avatar fait définitivement partie de ces films qu’on attend, qu’on a rêvé, alléchés que nous étions par une campagne marketing certes peu discrète, à l’image du mastodonte de Cameron. Dans la chronique de cette séance un peu particulière (trop de gens,  trop de pubs, trop long, trop... de lunettes ?) il faut dire dès le début que la projection est bien plus, et devient une "expérience" à part entière, dont on va essayer de distinguer les différents niveaux.

L’expérience d’une image aux textures différentes d’abord : précisions des détails (pas de flou comme on a pu lire ailleurs, cela doit dépendre du projecteur : on espère que votre cinéma est bien équipé !), couleurs virant toutes les teintes vers une intensité presque fluo, et enfin l’ajout de cette profondeur inédite (on a pu vivre des expériences similaires au Futuroscope ou à La Villette, mais sur des durées bien moins importantes) qui rend le film bien plus immersif. Comprendre par là une plus grande proximité avec la scène, l’image des acteurs, l’action enfin. Le film se veut la symbiose de tous ces éléments, ce qui pousse à se demander ce qu’il en restera une fois privé d’une de ses composantes matricielles : sans la 3D, Avatar restera-t-il Avatar ? Pour ma part, rien n’est moins sûr. Pour l’exemple, lorsque Jack devient familier avec l’univers de son avatar, sa voix off nous interpelle : « Tout s’est inversé : c’est comme si la réalité était là-bas [sur Pandora], et le rêve ici [dans le vaisseau, d’où il pilote son avatar]. » Cette différence, cette confusion, c’est celle que vise l’effet de la 3D, pour que l’univers fictionnel ainsi visualisé devienne plus réel que le réel.

On retrouvait un pareil paradoxe dans le très bon eXistenZ (1999) de David Cronenberg, où Ted Pikul (Jude Law) avait l’impression de vivre plus, mieux,  à l’intérieur, qu’une fois revenu à la réalité. Le film représente en fait le paradigme du virtuel. Ceci dit, pas plus que dans Tron (Steven Lisberger, 1982), dont le texte intrductif réume aussi la posture implicite du film. Rappelons-nous ce texte : "Voici l’histoire de deux mondes et des êtres qui le peuplent. L’un de ces mondes est le nôtre, celui que nous pouvons voir et toucher, le monde des concepteurs qui créent pour notre usage les programmes informatiques. Il se trouve de ce côté de l’écran vidéo. L’autre, à l’intérieur de l’ordinateur, est un univers électronique qui vit et respire au-delà de notre réalité. C’est le monde des programmes, et parce que nous, les concepteurs, l’avons créé, nous faisons aussi un peu partie de ce monde… De l’autre côté de l’écran. "

Une référence qui sous-tend toutes les créations fictionnelles à base de virtuel aujourd'hui. De jeu, il en est aussi question dans Avatar, tant l’immersion, citée plus haut, rapproche l’expérience d’un jeu vidéo dont on serait, si ce n’est le héros, en tous cas un proche observateur ; et ce, dans deux caractéristiques fondamentales des jeux, premièrement, l’observation d’un monde inconnu. Ici, la planète Pandora, que viennent coloniser les hommes, environnement foisonnant de vie extra-terrestre, créatures fantastiques, végétations colorées, nature inviolée, sans compter les Na’vis, géants longilignes à la peau bleue. Une grande partie du métrage se destine à cette exploration d’un monde à découvrir, la caméra scrutant en travellings chaque recoin de cet espace. L’autre dimension du jeu, c’est l’action, ici aussi bien présente, notamment par la division armée de la flotte, qui va, le moment venu, jouer son rôle et transformer le beau terrain de jeu de Cameron en champ de bataille. Ainsi, la 3D est intrinsèquement liée au sens même du film.

L’expérience Avatar, si elle cherche à impressionner, ne le fait malheureusement que techniquement, par ce qu’on a pu voir, et par la modélisation des Nav’is, extrêmement crédible, si bien qu’on ne fait pas la différence entre créatures 100% numérique et acteurs. C’est bien la première fois, car jusque dans les yeux des Na’vis, ce berceau de l’âme, on sent quelque chose se passer, une réelle intensité, qui restait jusque là le dernier rempart non traversé, non réussi, par la modélisation 3D.

Le scénario derrière tout cela, sans dire qu’il est simpliste, ne relève pas les espérances, malgré une durée conséquente (2h40). La faute à qui ? Une corde peut-être trop usée par la science-fiction et d’autres genres, cette parabole sur la guerre, l’ingérence de nations dans les affaires des autres, l’invasion justifiée par les impératifs économiques et la domination du marché, bref tous les parallèles avec les affres de notre monde contemporain sont bien là et transmis, mais tout cela a déjà été fait. Le temps paraît parfois long, tout simplement certains personnages, par trop de manichéisme, semblent des robots sans cervelles, opposés à des écolos ayant une autre vision : personne n’entend personne. Alors, révolution technique oui, révolution visuelle d’accord, mais révolution cinématographique : résolument non. Voir ce film-là en version 2D, je m’y serais ennuyé... platement, si l'on peut dire !

Après cette chronique ciné, je m'offre quelques vacances loin de tout ordinateur. Rendez-vous donc le lundi 28 décembre pour de nouvelles aventures cinéphiles !

20.12.2009

Le baiser du vampire (1962)

Un film de Don Sharp

4192987059_4b8711f406_m.jpgChez la Hammer Film, il y a les cinéastes et les œuvres révérés, considérés comme majeurs, et les autres. Ainsi, Terence Fisher, Val Guest, John Gilling sont incontestablement les chefs de file. Don Sharp, lui, est défintivement un "autre", bien loin de cette sphère auréolée, malgré une indéfectible fidélité envers la firme, et de bons films à son actif. On lui doit ainsi Les pirates du diable (1964), les premiers Fu-Manchu (1965) et Raspoutine, le moine fou (1966), tous avec Christopher Lee dans le rôle-titre, LA star Hammer.

Avant cela, on donne au Don l’occasion de réaliser ce Kiss of the Vampire, en plein dans la vague des Dracula de maître Fisher, alors que Christopher Lee rechigne déjà à remettre les crocs pour ses macabres aventures pelliculées.

Et, hors continuité Dracula, on va alors assister à l’un des meilleurs crus vampirique de toute la filmo Hammer, pas moins !

L’introduction est classique : un cortège funèbre, des gens éplorés, puis, au loin, une silhouette solitaire qui se détache. Un plan rapproché nous le rend plus détaillé : c’est un homme âgé, observant la procession d’un œil anxieux. Les croque-morts font descendre le cercueil vers l’endroit de son dernier refuge, et notre homme est tout près : alors qu’on lui tend une pelle pour verser la première fournée de terre, il la jette violemment vers le cercueil, lequel ne résiste pas à la force du coup : défoncé, le corps gisant en son sein formant une flaque de sang d’un rouge envahissant. Les villageois sont horrifiés : cette réaction est, encore une fois, assez typique. Puis vient un curieux plan, qui zoome sur le cercueil éventré, pour finir en flou et transiter sur un nouveau plan, le visage d’une jeune fille, à l’intérieur du cercueil. De l’extérieur vers l’intérieur, cette transition est très bien amenée est pas si fréquente chez les Dracula et consorts, qui se bornent en général à l’aspect, certes photogénique, de l’extérieur du cercueil comme plan d’introduction (voir celle des Cicatrices de Dracula, 1970, typique). La vue de ce plan dans Kiss of the Vampire nous révèle la nature vampirique de la jeune personne, crocs dehors.

Après cette introduction marquante, se déroule une trame scénaristique pas si commune : un jeune couple en lune de miel tombe en panne au beau milieu des paysages sylvestres d’Europe centrale. Alors que l’on sent une présence qui observe leurs moindres déambulations, des aubergistes les accueillent dans leur maisonnée. Le jeune couple va alors être convié chez le renommé docteur Ravna. On note au passage le changement d’échelle sociale : de comte, le nouveau vampire (car oui, ce sera lui : Ravna, Dracula, c’était du tout cuit, si l’on peut dire...) passe à une autre étiquette. Après la première apparition d’un véhicule motorisé, le vampire nouveau est un docteur : un vent de modernité soufflerait-il sur le film ?

Lors de la première soirée passée chez ce bon docteur, la scène de séduction vampirique (passage obligé, quand même) est effectivement différente des habituels regards -écarquillés et fixes- du vampire en titre. Ici, c’est la musique, un air de piano sombre et envoûtant, qui sert de vecteur à la fascination qui va s’exercer sur la jeune mariée, son mari ne suspectant de son côté absolument rien.

L’idéologie vampire défendue film est étonnante et originale, un esprit sectaire baignant le tout : habillés de blanc (autant médical que made in Mandarom), de fiévreux adeptes attendent l’apparition toujours théâtrale d’un docteur Varna,  au brushing, par ailleurs, toujours impeccable.

L’utilisation parcimonieuse des codes vampiriques (gros plans incessants sur les dents pointues, sous-texte sexuel évident), ainsi que l’arrivée tardive du tueur de vampires fait qu’on a plus l’impression de regarder un film qui utilise le thème du vampire comme rouage pour raconter son histoire, mais qui n’est pas centré dessus, ce qui donne une certaine fraîcheur pour les habitués des productions Hammer de l’époque. En 1962, rappelons que la firme n’a alors sorti que Le Cauchemar de Dracula (1958) et Les maîtresses de Dracula (1960), réalisés tous deux par Terence Fisher -encore lui !

Enfin, la soirée masquée, toujours tenue chez Varna, installe un climat très fantastique et baroque, à l’aide masques grimaçants très graphiques. Vraie réussite, sans fausse note dont un beau final, ce Baiser du vampire est à voir séance tenante ! Oui, mais... il reste désespérément inédit en DVD français, et n’est disponible uniquement en import américain, sans sous-titres... Amis anglophiles, foncez !

18.12.2009

Le crime était presque parfait (1954)

Un film de Alfred Hitchcock

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Il fallait y passer tôt ou tard, à ce film qui donne son nom à ce blog. C’est, aussi bizarrement, le premier Hitchcock chroniqué en ces lignes. On ne l’avait pas revu depuis un bon moment, je dirais même que cela remonte à notre programmation de ce film au sein d’un ciné-club universitaire, en Avignon, aux alentour de la fin 2003. Notre souvenir en était un film plaisant, mais sans plus.

Adapté d’une pièce de théâtre de Frederix Knott, auteur déjà utilisé par Hitchcock pour La Corde (1948), Le crime était presque parfait a des similitudes avec ce même film. Il s’agit d’abord de la perpétration d’un crime parfait, mûrement réfléchi ; Tony Wendice (Ray Milland) prépare depuis au moins un an le meurtre de sa femme, tandis que La Corde voit deux hommes tuer un total inconnu, raison même, pensent-ils, de leur innocence. Ressemblance assez frappante aussi, avec L’inconnu du Nord-Express (1951), dans lequel Guy Haines (Farley Granger), tennisman, comme Wendice, se voit proposer un échange de meurtres, poursuivant toujours l’idée de la stratégie soi-disant parfaite de ce crime.

Histoire de meurtre donc, dont la présentation est un modèle d’économie narrative : un plan nous montre l’adorable couple Ray Milland - Grace Kelly s’embrasser, prendre le petit déjeuner, et le plan suivant nous montre le même baiser... sauf que le partenaire de Kelly a changé. Robert Cummings a pris la place de Ray Milland, et Grace Kelly est vêtue de rouge au lieu du blanc auparavant. L’image du couple idéal est démontée, et l’on sait désormais que sous les sourires de façade se cache un échec, celui du couple. Grace Kelly a l’air de s’ennuyer, tout comme Ray Milland, qui aura consacré un temps non négligeable aux préparatifs de son plan. On s’occupe comme on peut...

La première demi-heure est extrêmement bavarde, Wendice expliquant à un pauvre gars comment il a réussi à la piéger pour l’obliger à commettre le meurtre de sa femme. On pourrait se croire dans un épisode de Columbo un peu fade, mais la précision de l’explication, les dialogues aux mots si bien choisis, repris de la pièce, garantissent que l’on soit toujours menés vers un objectif clair. Le spectateur découvre ici, au fur et à mesure du premier récit de Wendice, comment il a échafaudé tout son plan. Avec quelle soin il a paramétré chacune des éventualités de l’affaire. C’est là, dans la différence entre l’extrême préparation et l’échec progressif de chaque action, que le film est intéressant. Une montre arrêtée, un meurtrier bien lourdaud, une improvisation continue de Wendice / Milland pour pallier aux ratés du plan, ... Tout s’emboîte finalement avec tant d’intelligence que l’intérêt du spectateur est continuellement renouvelé. Alors, même si Hitchcock ne compte pas ce film parmi ces réussites (voir le livre Hitchcock / Truffaut, à ce propos très éloquent), le public l’aura consacré comme un succès. Premier et meilleur Hitchcock de Grace Kelly (qui jouera aussi dans Fenêtre sur cour (1954) et La main au collet (1955), il est tout de même honorable.

Si le film n’a pas la maestria visuelle de certaines réalisations du maître, certaines séquences sont très réussies, notamment celle du meurtre, commençant par cette montre arrêtée, et l’agression en direct au téléphone, un moment très bien géré. Entendre les cris étouffés de la victime, sans pouvoir rien y faire, n’est-ce pas le comble de l’horreur ? Ce ne l’est pas pour Wendice, qui, avec un accent bien sado-masochiste quand même, a attendu ce moment pendant des mois. C’est presque avec délectation qu’il reste pendu au téléphone, ne pipant mot, dans l’attente de la preuve sonore de la réussite du contrat.

Un film qui assure le minimum syndical, mais un minimum syndical d’Hitchcock ; ce qui reste toujours le haut du panier, question suspense !

Source image : affiche du film © Collection AlloCiné / www.collectionchristophel.fr

16.12.2009

L'énigme du Chicago Express (1952)

Un film de Richard Fleischer

4181192298_9461ddd4d7_m.jpgDernier film, chronologiquement parlant, du beau coffret édité par Montparnasse en 2008, et supervisé par Bertrand Tavernier, The Narrow Margin démarre sur les chapeaux de roues pour ne plus lâcher le spectateur : dès le plan d’ouverture, le titre nous saute littéralement à la figure en même temps qu’un train lancé à toute vitesse. On retrouve, comme pour Armored Car Robbery, cette sensation de contre-la-montre qui préside au film en entier. D’ailleurs, quand les deux hommes descendent sur le quai au tout début, on nous dit que le train repart dans une heure, soit, grosso modo, le temps qu’il reste à Narrow Margin pour arriver à son terme. Et si le film se déroulait dans cet intervalle, se surprend-on à penser ?

Un autre aspect saute aux yeux dès le début du film : alors qu’on a quitté Armored Car Robbery dans un aéroport, on va débuter celui-ci dans une gare. Ces lieux publics où les destins se croisent, se suivent, s’enchaînent, puis finalement se jouent, sont les endroits privilégiés du polar, et constituent souvent les points d’orgue des récits.

Ce train, deux policiers l’ont pris pour réceptionner puis escorter une jeune femme, témoin-clé dans un procès qui doit se tenir prochainement. La paire, un vieux de la vieille et l’autre plus robuste, ne tarde pas à s’alléger. La vieille garde se fait ainsi surprendre, faute de réflexes, par la balle d’un tueur à gages. Le jeu, en début de film, sur son cigare qui reste éteint malgré plusieurs tentatives de rallumage, est dramatiquement prémonitoire.

De l’éphémère trio au duo, L’énigme du Chocago Express trace une route sur rails, la totalité de l’intrigue se déroulant dans les wagons du train reliant le lieu d’origine de la jeune femme à celui du procès. Se joue dès lors une course-poursuite entre le policier, sa protégée et une mystérieuse organisation qui a des hommes partout. L’exiguïté des lieux, l’impossibilité de l’échappatoire puis la nécessaire partie de cache-cache rendent les séquences très tendues, cependant adoucies par la romance naissante entre une autre jeune femme et le policier (Charles McGraw, vu dans Armored Car Robbery, fort comme un lion, un peu à la Kirk Douglas). Pour un peu, on pourrait se croire dans un Hitchcock (il est vrai qu’il adorais faire ces "films de trains" tels Une femme disparaît (1938) ou le début L’inconnu du Nord Express (1951).

La relation du flic et de l’enfant est aussi juste, touchante et contrarie cette obligation de ne pas faire de vagues qui calmerait McGraw, toujours sur le qui-vive, regard oblique, sentant le danger se rapprocher peu à peu de son témoin.

Les bad guy ont des mines bien patibulaires, et ça n’est pas pour me déplaire ; le jeu subtil qui consiste à s’afficher franchement pour mieux détourner leur attention est bien rendue, et va prendre notre flic à son propre jeu ; son témoin est tellement absente de l’espace public du train que c’est l’autre jeune femme qui va, à son tour être suspectée d’être le témoin gênant... en tant que huis-clos un poil claustro, le film de Fleischer marche à cent pour cent. Les différentes forces en présence en dissimulent d’autres, et le spectateur sera bien malin pour deviner le fin mot de l’histoire, dévoilé avec force habileté par le réalisateur. Un jeu de dupes maîtrisé de bout en bout, une vraie réussite du polar : que demander de plus ?

14.12.2009

Collateral (2004)

Un film de Michael Mann

4177773215_07c8b6cbb2_m.jpgCinéaste talentueux, bien qu’un brin surestimé (Public Enemies n’est pas, à mon sens, ce chef d’œuvre moderne que tant de critiques s’évertuent à porter aux nues), Michael Mann aime le polar, et nous les rend bien. Sous influence thriller (Le sixième sens, 1988), son approche est toujours esthétiquement marquante, et nous vaut une expérience unique. Cela va comme un gant à ce Collateral majestueux, avec ses ambiances de nuits chaudes à LA.

Le mystérieux Vincent (Tom Cruise) prend un taxi pour une virée nocturne bien particulière ; cinq arrêts, autant de contrats à exécuter. Son conducteur, complice malgré lui, est un rêveur déçu qui va expérimenter une véritable leçon de vie. Ce duo improbable forme un buddy-movie étrange et fascinant, où la ville forme un troisième personnage à part entière. La palette chromatique du film, assez rare, oscille entre les marrons, verts et violets, capté par un prototype de caméra  numérique, la Thomson Viper modifiée. Là se joue l’intérêt majeur de Collateral : on sent Mann en terrain d’expérimentation constant, façonnant des plans qui saisissent, avec la sensibilité particulière de l’objectif, les teintes de la nuit telles que le perçoit l’œil humain. Voir un quasi-désert est aussi en total décalage avec la ruche bourdonnante que devient Los Angeles en plein jour, donnant des allures westerniennes dans la jungle urbaine où se joue le duel entre deux personnalités antagonistes. A ce titre, la séquence qui voit Max (Jamie Foxx), le conducteur de taxi, ne pas stopper sa voiture malgré le dépassement de feux rouges, est symptomatique : il ne percute à aucun moment une autre voiture, bien que la tension soit présente à travers le regard du Vincent passager, perdant son calme pour la première fois.

Mann signe une balade, très musicale et très tendue, laissant souvent une large place à l’architecture de la ville. Au-delà du visuel, la prouesse de l’enchaînement des plans est une sensation d’espace et de localisation très exacte, tant on a l’impression de savoir à chaque moment où est qui. Les plans aériens, où ceux au sol en contre-plongée, se lient à la perfection ; parfois, Collateral fait penser à cet excellent jeu d’action qu’est Grand Thieth Auto. Si on pousse plus loin les corrélations, les ressemblances sont frappantes : un trajet en voitures, des arrêts fréquents (qui rappellent les stop aux cabines téléphoniques dans les premières versions), des coups de feu, ... Les éléments du décor étant aussi importants que les acteurs qui y évoluent.

Tom Cruise, y est méconnaissable. Perruque blanche, sourcils grisonnants, barbe... affublé de ce look, il n’a jamais joué comme cela : voix grave et sérieuse, corps monolithique, un prédateurs resserrant ses griffes sur des proies perdues d’avance. Magnétique, philosophe et toujours très concentré, préparé à tout et semblant invincible, il donne l’impression d’un lion. Ses réflexions profondes le font, de même, planer au-dessus du reste de la population. Et pourtant... il n’est qu’un exécutant, tueur à gages tenant ses ordres de plus haut. Tom Cruise donne dans ce film sa plus grande performance, avec La Guerre des Mondes, réalisé la même année, où il était, dans un autre registre, absolument bluffant.

Dernier point, la musique, omniprésente, donnant le rythme des séquences, éclairant ça et là l’état d’esprit des personnes en présence, semblant sortir de la radio du taxi driver. Mann a toujours donné une importance prédominante à la musique, qu’on peut entendre dès Sixième Sens, jusqu’à Miami Vice et Public Enemies (où il reprend à son compte l’esprit d’un Bonnie & Clyde). Il trouve ici le liant indéniable d’une fable des temps modernes, prédateurs contre proies dans le désert de la civilisation.

A lire aussi : la critique du film (bien différente) sur Nightswimming et chez Dr Orlof

12.12.2009

Jusqu'en enfer (2009)

Un film de Sam Raimi

4174522513_01265a6dbc_m.jpgAh, on l’attendait, ce film du renouveau, du réalisateur des Spider-Man (mais surtout de la trilogie Evil Dead et de Darkman !) ; Jusqu’en enfer s’annonçait alors comme un retour aux sources vers les contrées horrifiques qui avaient fait la renommée du cinéaste américain. Retrouve-t-on la maestria d’un Evil Dead dans son nouvel opus ?

Drag Me To Hell (son titre original) se pose sur les bases on ne peut plus classiques des films de malédiction ; la personne maudite ne va cesser, dans ces films, d’être tourmentée à chaque coin de rue (parking ?) par une menace sourde, immatérielle mais bien réelle -du moins pour le spectateur.

La séquence d’introduction, sauvage en diable, nous met les pieds dedans avec une force indéniable. La manifestation de cette malédiction est personnifiée jusque dans les mouvement brusques et inattendus d’une caméra survoltée, rappelant la fameuse shaky cam chère à Raimi. La séquence amène à la présentation du titre, tellement bis, Drag Me To Hell remplissant tout l’écran de sa macabre invitation.

Puis vient la suite. Alison Lohman incarne un agent de banque guettant sa promotion, se prenant en pleine face (et c’est le cas de le dire) cette bonne vieille malédiction, par une gitane qui n’obtient pas son report pour le paiement d’un crédit. L’ambiance musicale entretient d’ailleurs, avec ses accents gypsy et son instrumentation traditionnelle, la filiation avec le feeling forain, et effectivement, on se croirait dans une fête foraine, un circus freak (bien propret quand même). S’enchaînent donc moult séquences survoltées, à la manière du plus old school des trains fantômes, avec cependant un net penchant pour la régurgitation régulière de liquides physiologiques tous plus dégueus les uns que les autres (comprenez : amis de la bave et du vomi verdâtre, soyez les bienvenus, vous êtes ici chez vous !). L’insistance carrément too much du réalisateur sur ces moments bien crades nuit à la cohérence de l’ensemble, surtout que la pauvre actrice s’en prend vraiment trop, tout en ne réagissant pas plus que ça à cette accumulation hors du commun.

Côté casting, parlons-en : la série B que nous pond l’ami Raimi n’est en aucun cas relevée par ses acteurs de second plan (remarquez, c’est plutôt cohérent), Lohman et Justin Long ne semblant pas vraiment à leur place. Seule la vieille (Lorna Raver, jusqu’ici coutumière de séries télé) est véritablement flippante. Le scénario qui se déroule péniblement sous nos yeux est un des plus prévisibles jamais vus, jusque dans son dénouement attendu. Sans conteste, on attendait bien mieux du film de Raimi, qui se rapproche plus, au final, de ses dernières productions sans envergure -The Grudge en tête- plutôt que de ses bonnes péloches passées.

S’il remplit le cahier des charges au niveau des sursauts de l’auditoire, l’ensemble fait figure de série B de luxe, photographiée sans talent et où, certes, la caméra fait quelques bonds, mais... ça ne me suffit pas. Décidément, après un laborieux Spider-Man 3, Raimi doit reconquérir son titre de grand cinéaste contemporain du Fantastique. Y arrivera-t-il ? J’ai bien peur que ce n’est pas en ajoutant un énième suite aux aventures de l’homme araignée qu’on puisse être convaincu...

Source image : affiche du film © Metropolitan FilmExport

10.12.2009

Armored Car Robbery (1950)

Un film de Richard Fleischer

4169059229_117c60fa84_m.jpgDans la grande nébuleuse du film noir, le caper-movie, ou film de hold-up, occupe une part non négligeable et très caractéristique du genre. Son mètre-étalon, Quand la ville dort, que John Huston réalise en 1950, sort la même année que Armored Car Robbery, modeste série B produite par RKO. Sa faible durée (1h07), induite par ces conditions de production, en font un récit resserré, où chaque bloc scénaristique vient s’enchâsser dans le précédent avec une vitesse hallucinante. Comme le dira implicitement la première séquence, où Martin Bell, le futur cerveau du délit, chronomètre le temps de réaction de la police face à une (fausse) alerte de hold-up, le film relève le défi d’un véritable contre-la-montre.

Le film prend donc le cliché du crime parfait cher à Hitchcock (pour le coup, casse parfait serait plus juste), préparé par le cerveau qui doit néanmoins obligatoirement déléguer, donc laisser une part de responsabilité lui échapper. Bell, ce génie du hold-up, est admirablement croqué par le biais de son obsession quasi-robotique à ne laisser aucune trace derrière lui, mémorisant tout, devenant une sorte de fantôme sans identité. Son véritable nom, Dave Purvis, révèlera au spectateur une facette de son passé : finalement, on laisse toujours une trace, quelle qu’elle soit. C’est évidemment par là, son talon d’Achille, que l’affaire s’écroulera, car, comme chacun le sait, le crime ne paie pas, ainsi le casse du siècle ne sera pas aussi bénéfique que prévu, loin s’en faut.

Embrassant totalement les clichés du genre, Armored Car Robbery se démarque pourtant par quelques belles trouvailles : la femme d’un des pions du cerveau et aussi la maîtresse du fameux Bell, induisant un rapport de force très particulier entre les deux hommes, et un dernier tête-à-tête vraiment poignant. L’autre originalité qui nous a sauté aux yeux est l’insistance, lors des différents trajets du gang, sur les lourds ensembles mécaniques qui bordent les routes, emmenant dans un mouvement de balancier leur lourde structure. Il y a là-dedans une visualisation du phénomène immuable d’action / réaction, après que l’acte criminel les a conduit sur la route du délit. Les moyeux si imposants figurent également le rouleau compresseur qui écrasent les personnages du poids de la fatalité, inéluctable. La police enquête et se retrouvent rapidemment beaucoup plus proches des criminels qu’ils l’auraient souhaité.

Dernière originalité du traitement, l’affaire est mise en regard autant par le comportement des gangsters que des policiers qui les pourchassent. Le temps semblent divisé en deux entre l’espace des bandits et des représentants de l’ordre, qui se livrent à une course poursuite haletante. Surprise, c’est pour un des membres du gang que le spectateur aura le plus de compassion...

Sous ses airs de petite production sans envergure, Armored Car Robbery est un très beau film noir qui annonce L’Ultime Razzia de Stanley Kubrick, réalisé en 1956 ; la séquence finale, dans un aéroport, est d'ailleurs étrangement similaire au dénouement du Kubrick, notamment son dernier plan.

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