28.09.2009

The Offence (1972)

Un film de Sidney Lumet

3962127188_47f72854a5_m.jpgInvisible depuis des années, inédit en salles, le film de Sidney Lumet est sorti en DVD grâce à l’estimable éditeur Wild Side. Lumet réalise The Offence un an après Le gang Anderson, dans lequel jouait déjà Sean Connery. On doit préciser ici que l’origine du film est due à l’acteur, qui, en échange de sa prestation dans Les diamants sont éternels (Guy Hamilton, 1971), a la possibilité de choisir deux films indépendants dans lesquels il tiendra la vedette ; il n’y en aura finalement qu’un seul, The Offence, dans lequel il joue Johnson, flic usé par des années d’enquête sur des crimes sordides. Un violeur sévit alors dans une banlieue anglaise, goutte qui fait déborder le vase. Un suspect est trouvé, et l’interrogatoire musclé mené par Johnson aura des conséquences malheureuses.

L’intrigue est minimaliste, mais le portrait psychologique est fort : c’est ce qu’on peut dire de cette adaptation d’une pièce de théâtre, dont on commence à voir les origines dans les joutes verbales dans la deuxième moitié du film : en huis clos, elles donnent une vision désespérée du travail de la police, toujours hantée par des images dans la tête. A ce titre, Sean Connery joue une rôle ingrat, mais qu’il a voulu comme tel : voulant à tout prix s’éloigner du personnage d’un James Bond sauveur de l’humanité, il incarne avec Johnson un personnage colérique, antipathique et malade (mais conscient de sa condition : ainsi, il demandera souvent "Pouvez-vous m’aider ?") qui n’a rien de séduisant. D’ailleurs, cela semble être le leitmotiv du film entier : des rues grises, pauvres, au bitume mouillé et aux intérieurs indifférenciés, tous semblables à des prisons (l’immeuble de Johnson est bardé de barreaux, ainsi que le commissariat aux longs couloirs identiques), le monde de The Offence est triste et morne.

Plus encore, le personnage interprété par Sean Connery, bien que faisant partie de la police, n’est jamais identifié comme tel : à la différence des autres, il ne porte pas l’uniforme, mais un grand manteau aux teintes terreuses surmonté d’un col en fourrure, qu’il enlève et remet constamment, et en dessous duquel se trouve un costume simple. Sa mise à l’écart, qui souligne aussi sa différence psychologique latente, est également clairement indiqué lors de la battue visant à retrouver la petite fille victime du violeur : Johnson s’éloigne du groupe, entendant les cris de la fillette. Alors qu’il la découvre, cette dernière lance des cris perçants, qui semblent mettre à un même niveau l’agresseur et Johnson. Dans sa tentative pour la calmer, Johnson se rapproche encore plus de la position du violeur : se débattant sur la fillette, étouffant ses cris, l’action crée un moment de flottement pendant lequel on peut se demander si l’agent ne se confond pas avec le criminel. Ce glissement, cette ambiguïté est bien en marche dans les années 70 aux Etats-Unis, où Don Siegel réalise son culte Inspecteur Harry (1971). Eastwood interprètera d’ailleurs bien plus tard un rôle identique dans La corde raide (1984) de Richard Tuggle, dont l’accroche de l’affiche cinéma -Flic ou violeur ?-, résume bien la chose. La crise des valeurs, le manque de confiance en une figure de l’autorité, secondé par une forte médiatisation de certains affaires policières (L’inspecteur Harry s’inspire sans camouflage du cas du Zodiaque, tueur en série qui sévit encore à l’époque de la sortie du film) qui met en avant la hausse de la criminalité.

Du côté de la réalisation, Lumet réussit à transformer une pièce de théâtre en vrai film, mettant en avant des idées de mise en scène, notamment ce halo blanc qui apparaît en surimpression durant le générique de début, pour revenir périodiquement. Il peut figurer le phénomène de persistance rétinienne d’un objet indéterminé, phénomène qui permet aussi à l’œil humain de voir un film en mouvement continu. Jean-Baptiste Thoret, critique spécialiste du cinéma américain, présent dans les bonus, parlera de l’objet indéterminé comme étant un projecteur de cinéma, nous rejoignant dans la dimension qu’a le film de parler de lui-même. Ce procédé révèle en tous les cas la posture de cinéaste de Lumet, nous a souvent donné de bons films, jusqu'à son très bon Before the devil knows tou are dead (quand même plus parlant que le titre français, incompréhensible : 7h58 ce samedi là!).

Film méconnu, The Offence est en tout les cas atypique, donnant l’occasion à Sean Connery, tout en grosses moustaches et sourcils broussailleux, une performance aux antipodes de ses précédents rôles. Dénué d’espoir, le monde du film, ne donnant aucune issue et aucune rédemption possible, rappelle certains films noirs, où la rugosité et la rudesse prime sur tout le reste.

Source image : jaquette dvd © Wild Side Vidéo

25.09.2009

Les Indestructibles (2004)

Un film de Brad Bird

3951988907_ccaa1b2245_m.jpgNotamment assistant animateur pour Les Simpsons, Brad Bird, déjà réalisateur du Géant de fer (1999), ni plus ni moins qu'un des meilleurs films d'animation américain des années 90, se retrouve aux commandes des Indestructibles chez Pixar ; ce dernier étant à nos yeux le plus à même de représenter la versatilité géniale du talent de ce studio.

Les Indestructibles n’est pas forcément le film préféré du jeune public, un peu long pour maintenir son attention, utilisant parfois des techniques inhabituelles (le simili-documentaire du début).  Il se veut l'alchimie de trois dimensions bien distinctes, tout à la fois film de super héros, film d'espionnage à la James Bond, et finalement irrésistible comédie.

L'action et l'expression paroxystique des supers-pouvoirs forme le premier axe, pierre angulaire des autres dimensions. L'élasticité de la mère, que ce soit dans le cercle familial (la bataille des deux enfants autour de la table) ou professionnelle -elle se coince dans trois portes automatique d'un coup, l'action et le comique de répétition se rejoignant- y est pour beaucoup. De même, la super-vitesse de Dash, le fiston, est exploitée à plein potentiel lors de la course sur l'île -rappelant d'ailleurs la poursuite des droïdes à la fin du Retour du jedi. Sa folle fuite l'amènera à marcher sur l'eau ; son grand étonnement l'égard de cette prouesse allant de pair avec la nôtre. On repousse les limites, dans tous les domaines. La vitesse est figurée par un procédé de mise en scène classique, mais diablement efficace : la caméra qui suit le mouvement du jeune garçon allant toujours moins vite que lui, tout reste ainsi en mouvement l'intérieur du cadre, le garçon comme l'arrière-plan ; l'immersion dans l'action marche alors à plein régime. Le volet action s'enrichit d'ailleurs d'un véritable côté vidéo-ludique à la première personne, lors de cette course et des affrontements entre M. Indestructible et les machines infernales, créées par un mystérieux adversaire, ou encore pour cette course sur l'eau ayant des airs de Mario Kart. Ces actes surhumains sont orchestrés de bien belle façon en opérant un décalage entre la vie normale des héros - une loi les a obligés à arrêter leur activité de justicier, évidente influence Watchmenienne - et leurs exploits homériques. Dans la vie quotidienne, ils peuvent utiliser leur pouvoir sans le faire exprès, sans forcer, ce qui provoque déjà des différences flagrantes avec l'humain ordinaire, tel Robert Parr alias Mr. Indestructible, qui, dans un geste de colère, soulève sa voiture à mains nues, en référence à la première apparition de Superman de la revue Action Comics. Le décalage est exactement le même lorsque Dash veut faire du sport : avec sa vitesse, il peut battre n'importe qui, mais il doit maintenir des performances humaines faisables ; ce qui occasionne une séquence justement très décalée, dans laquelle le garçon varie sa vitesse selon les indications de ses parents, dans les tribunes. Lors de leurs vrais exploits là ils sont réellement surhumains, exploitant la pleine puissance de leur pouvoir. La marche sur l'eau justement, ou bien M. indestructible qui arrête un train. Ce décalage permet un vrai discours sur l'altérité et sur l'identité : on est qui on est, on est ce qu'on fait.

2ème dimension, l’aspect espionnage, influence James Bond, est clairement mis en avant : le repaire secret, digne d’un Dr No, la sophistication des gadgets (mention spéciale à la porte sécurisée d’Edna), les paysages paradisiaques et, bien sûr, la musique ad hoc, inspirée en droite ligne des symphonies de John Barry. Mr Indestructible devient donc un agent en couverture, devant cacher à sa femme ses activités, roulant sur l’or et appréciant les excentricités que lui permet son nouveau train de vie. Le fil rouge du film  reste la mission secrète qui sort M. Indestructible de sa retraite forcée. Les exploits de M. indestructible dans la base sont spectaculaires, mais finalement logiques vu ses capacités. James Bond, lui, est tout autant un super héros indestructible (voir ses incroyables  prouesses dans toute la franchise), mais sa condition d'humain lui donne une connotation too much, qui se transforme dans Les indestructibles en comédie.

En effet, les indestructibles est une comédie de situation, également comédie de gestes, exploitant ses personnages dans une dynamique familiale, proche de nous. La palme revenant au personnage d'Edna, la styliste ; l'excellent doublage de Amanda Lear fait des merveilles, en injectant au personnage sa patte hautaine. Sa performance est d'ailleurs très second degré ; en en rajoutant des caisses, elle ne fait qu'amplifier sa force comique. En réalité, toutes les autres dimensions du film participent à l'élan comique de l'ensemble. La dynamique familiale, liée à la force des super-pouvoirs de chacun, et à la mission secrète de M. indestructible, construit une architecture du rire tout simplement remarquable.

Disons enfin deux mots sur les prouesses visuelles du film. Les textures sont extrêmement détaillées, plus que dans aucun autre Pixar auparavant. Les cheveux, l'eau, la glace ont un rendu photo réaliste bluffant. La gamme colorimétrique utilisée est très variée, et sa précision en fait un spectacle total.

Oscar du meilleur film d'animation, les indestructibles n'ont pas volé leur titre. On les attend de pied ferme en haute définition.

21.09.2009

L'enquête (2009)

Un film de Tom Tykwer

3940468174_028f5b3897_m.jpgLe réalisateur de Cours, Lola cours (1999) fait son bout de chemin aux États-unis. Après Le parfum, adaptation assez réussie malgré des séquences casse-gueule, il nous revient avec un thriller tendance parano, héritier des films politiques des années 70, sous-genre qui semble, aujourd'hui plus que jamais, refléter une réalité déformée par la désinformation et le double langage. Le fantôme commun à tous ses films, l'assassinat de JFK, flotte sur plusieurs séquences du film et notamment sur celle, quasi identique au drame, du meurtre du nouveau directeur de la banque IBBC. On a droit à une analyse de trajectoire directement inspirée des exploits des Jim Garrison à la commission Waren, et à la certitude de la présence d'un deuxième tireur, éternelle question officiellement éludée par la théorie de la balle magique défendue par cette même commission. Conformément à la thèse du complot et au destin d’Oswald, le premier tireur est d'ailleurs lui-même piégé et tué pour la cause.

Ici, un duo d'agents d'Interpol enquête sur la mystérieuse disparition d'un de leurs collègues, pour remonter vers la fameuse banque aux ramifications tentaculaires. Illustre aînée de cette Enquête, Les hommes du président (1976) est cité de façon plus imagée à travers l'impressionnante fusillade finale, à l'intérieur du musée Gugenheim. La structure ovale, donnée par la perspective des étages du musée, lui donne l'aspect d'un réseau labyrinthique suggéré dans le film Pakula par le fameux plan de la bibliothèque du congrès en plongée, immense réseau dont Woodward / Redford et Bernstein / Hoffman, souris cherchant la clé du mystère Watergate, veulent dénouer les fils. Les cadres, de la même façon, ne cesse judicieusement de positionner l'homme constamment seul, perdu au milieu d'un vaste ensemble aux limites indéfinissables (halls immenses, voies de circulation, mégapoles infinies). Il doit ainsi trouver les limites, aller jusqu'au bord et les dépasser, pénétrer la zone interdite, seule détentrice possible d'une vérité.

L'héritage est visible, l'hommage appuyé, ce qui enlève quelque peu de sa valeur au film. Ces vieilles ficelles, créant un suspense prenant, n'en font pas moins un agréable moment de cinéma, loin des films palôts du type L'affaire Pélican, pourtant réalisé par Pakula lui-même, qui ont essayé de marcher sur les traces de ces mêmes inspirations dans les années 90. Clive Owen est un acteur magnétique, l'air toujours inquiet, à qui ce genre de rôle sied particulièrement. Les fils de l'homme d'Alfonso Cuaron (2006) lui avait déjà donné l'occasion de parcourir, regard hagard, les cadres aux tonalités pessimistes d’un monde trop contrôlé. Naomi Watts, elle, reste étrangement un cran en dessous, trop proprette pour convaincre.

L'enquête s'inscrit dans le même temps en relecture de notre époque immédiate, s'auto-désignant comme film de la crise. Le milieu des banques, pointé du doigt, est aujourd'hui logiquement légal cinématographique des laboratoires pharmaceutiques (The Constant Gardener, 2005) ou des partis politiques (A cause d’un assassinat, 1975). Sans faire preuve d’originalité, bien conscient du modèle de films qu’il convoque, Tom Tykwer signe donc là un honnête suspense.

Source image : affiche du film © Sony Pictures Releasing France

18.09.2009

Watchmen : le director's cut (2009)

Un film de Zack Snyder

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Dernière étape, qui vient après de premières impression sur le Watchmen cinématographique (ici et ), le director’s cut de cette adaptation discutée permet d’approfondir le sujet.

Inédit (pour l’instant) en Europe, cette version longue du film -24 minutes d’images inédites- assied Watchmen au côtés des director’s cut qui y gagnent une vraie valeur ajoutée en regard de leur version originellement projetée en salles. On y retrouve les scènes d’anthologie, à commencer par un générique stupéfiant sur fond de Bob Dylan : soit l’introduction de cette fameuse uchronie dans laquelle se débattent les personnages de notre histoire. On y croise le Comédien, visiblement très impliqué dans l’assassinat de JFK en 1963, ce même JFK qui a salué quelques années auparavant l’impressionnant Dr Manhattan ; l’alunissage en 1969, ainsi que la guerre du Viêt-Nam (gagnée en 1 semaine grâce à l’intervention du même Manhattan, véritable arme humaine qui dans le même temps peut être considérée comme un dieu - un journaliste télé nous dira plus tard « Dieu existe, et il est américain ! ». On y croise brièvement Andy Warhol qui sérigraphie Le Hibou, et Ozymandias au portes du célèbre studio 54, où l’on peut distinguer en arrère-plan David Bowie période Ziggy Stardust... Ces références à des épisodes de l’histoire récente des États-unis, tous rentrés dans l’inconscient collectif national, puis mondial, projette directement le spectateur dans une myriade de repères et installe également le décalage propre à l’uchronie : par l’intermédiaire de ce seul générique musical, on pénètre de plain pied dans la matière première de Watchmen - la bd.

Mais alors, qu’en est-il de ses ajouts par rapports à la version ciné ? La première chose que l’on peut avancer, c’est qu’on ne les remarque pas, à l’exception de la séquence de la mort d’Hollis Mason, le premier Hibou, qui occasionne une séquence de 4-5 minutes et des prolongements dans d’autres scènes connexes. Les autres ajouts sont donc prolongement de scènes existantes, qui fluidifient le récit, complexe, et apportent des précisions qui sont nécessaires à la vraie compréhension des enjeux du film. De nouvelles considérations du Dr Manhattan, au discours intérieur de Rorschach avec son journal, qui lient mieux les séquences entre elles. Même la scène d’amour, qui apparaissait trop superficielle dans sa version ciné, gagne ici quelques plans -le visage de Laurie, extatique, qui nous ancre un peu plus dans une vraie sensation. Les excès gore sont toujours aussi grand guignolesques, mais surprennent toujours autant par leur soudaine cruauté... Ce qui donne un cachet très particulier au film, surtout comparé au tout-venant des films de super-héros - avec ses ajouts, le film prouve d’ailleurs qu’il fait de moins en moins partie de cette catégorie, orientant l’ensemble vers une vision désenchantée où les personnages ne se battent pas du tout pour le bien de la communauté, mais pour leur seul plaisir personnel : une dérive très humaine, plutôt qu’un utopique combat désintéressé, d’où le leitmotiv qu’on retrouve dans la bd comme dans le film : who watches the watchmen, ou : qui surveillent les gardiens ?

Soutenue par une musique toujours juste, tant du côté de la musique originale créée par Tyler Bates, ou par ses emprunts à la culture populaire mondiale (Dylan, Hendrix, Simon & Garfunkel, la chevauchée des Walkyries de Wagner, un peu de Mozart), Watchmen se pose en relecture de la culture populaire, admirablement contée et mise en image avec une passion respectueuse pour la bd d’origine ; si vous avez tout suivi, il faut donc : ne pas acheter la version ciné disponible en Europe, mais préférer l’import américain; et LIRE LA BD !
Who watches the Watchmen ?

15.09.2009

Devine qui vient dîner (1967)

Un film de Stanley Kramer

3924277534_1354c7e9ee.jpgLe titre du film de Stanley Kramer, en forme de question malicieuse, joue sur la surprise que va provoquer le retour dans sa famille d’une jeune femme blanche, décidée à épouser un noir. Or, dans l’Amérique de 1967, même les plus libéraux semblent avoir de grosses difficultés à concevoir une telle chose.

Disons tout d’abord que, si le film fonctionne encore aujourd’hui, il le doit moins à sa pure forme cinématographique que tout ce qui se cristallise autour de lui-même. Tout d’abord, 1967 est clairement l’année de Sidney Poitier, celle qui le voit consacré star au même rang qu’un Steve McQueen, un véritable phénomène, avec la sortie coup sur coup de Dans la chaleur de la nuit (Norman Jewison) et de ce film-ci. Au milieu d’un mouvement que rien ne semble arrêter, même pas les balles sous lesquelles tombera Martin Luther King quelques temps après la sortie du film, Poitier incarne la modernité d’un monde qui change, surmontant les questions raciales qui cloisonnent terriblement les gens en ce temps-là. Presque trop parfait, faisant à chaque plan étalage d’une classe folle et du nombre minutieusement choisi des mots qu’il emploie, il est simplement le centre de gravitation de tout le métrage. Plus que l’acteur, on a l’impression de voir l’homme à l'oeuvre.

Autre grande trouvaille du film qui fait sa valeur aujourd’hui, retrouver le couple Spencer Tracy - Katherine Hepburn, qui, à l’écran comme à la ville, a toujours fasciné par sa modernité (au cinéma, rappelons-nous d’un Madame porte la culotte, démontrant bien un changement des mentalités en marche, et, à la ville notons que Tracy et Hepburn ne furent jamais mariés, malgré l’évidence de leur relation ; autre signe de modernité pour l’époque). C’est le jeu entre réalité et fiction que j’ai particulièrement goûté ici, notamment sachant que Spencer Tracy vit ses dernières heures sous nos yeux (il mourra de maladie quelques jours après la fin du tournage) et que ses échanges de regards avec Hepburn, qui a toujours la larme à l’œil, sont déchirants. Pas étonnant que la performance de cette dernière ait touché les jurés de différentes grandes cérémonies (Oscars et BAFTA), qui adorent en plus quand cette vie réelle se reflète dans le film (Tracy a même reçu le BAFTA posthume...). Cerise sur le gâteau, leur fille dans le film, jouée par Katherine Houghton, n’est ni plus ni moins la nièce d’Hepburn... Le film tourne carrément à l’histoire de famille, qui n’a dès lors qu’une valeur cinématographique (j’entends par là, que la narration soit efficace et exploitée de façon cinématographique, avec un sens de la mise en scène) très limitée.

Le plaidoyer est en effet plus ou moins gagné d’avance, avec ce docteur Prentice (Poitier), parfait, plus âgé que la jeune fille, plus mature et prenant d’infinies précautions dans ses rapports avec son entourage : c’est bien simple, il ne rate rien.

Prenant pour cadre la maison du couple des parents blancs, on va assister à une rencontre au sommet entre les deux couples de parents (blancs / noirs), le vieux pasteur (qui est un ami de la famille, mais occupe bien son rôle de « voix de la religion », chez qui il est bien connu que la tolérance et l’ouverture sont deux vertus observées partout) et au milieu desquels la jeune fille empressée, plus ou moins à l’origine de tout ce chambardement, est plutôt effacée : le combat a lieu ailleurs. Ah oui, on oubliait : le film se concentre sur un peu moins d’une journée, le délai de réflexion devant être très court pour tout le monde car le docteur, très connu, doit se rendre un peu partout. C’est donc la course. Le film prend, dans sa dernière partie, une tournure qu’on pourrait tout à fait imputer au genre du film de procès, où, l’un après l’autre, les différents personnages donnent leurs avis sur la décision à prendre. Et, en grand patriarche détenteur de l’avis-clé, sans lequel le bon Sidney Poitier ne saurait finalement consentir à épouser sa mie, Spencer Tracy nous déclame une leçon de tolérance, plaidoirie davant un auditoire tout acquis à sa cause (très "manuel de l’harmonie sur terre") qui met tout le monde d’accord. Devine qui vient dîner marque donc l’évolution des mentalités même si, aujourd’hui, la façon dont il procède est totalement dépassée, malgré l’exception Poitier ; la réalisation est plate, et reste centrée sur des champ/contre-champs de visages en en gros plan qui, avec l’unité de temps et de lieu, font très théâtre filmé. Le film a sa valeur, clairement plus sociologique que cinématographique, et marque tout de même encore aujourd’hui, même si le débat semble plus apaisé (c’est cependant loin d’être le cas dans toutes les régions du globe).

12.09.2009

Ciné d'Asie : Intimate confessions of a Chinese courtesan (1972)

Un film de Chu Yuan

3909096010_5087024dd1_m.jpgChu Yuan choque les sensibilités quand il sort son Ai Nu (titre original de l’oeuvre, prénom de l’héroïne signifiant esclave de l’amour), histoire qui prend pour cadre une maison close à la patronne lesbienne ; cette dernière tombe amoureuse de sa dernière recrue (enrôlée de force), la bien nommée Ai Nu.

S’en suit un récit de mensonges, de vengeance, de sabres mais aussi d’amour, dont s’est inspiré Tarantino pour son Kill Bill (2004). Les combats, bien que peu nombreux, peuvent faire pencher la balance vers le wu-xia pian, mais le film est définitivement plus tourné vers le récit de vengeance, tant le viol initial hante Ai Nu. Dès lors, croit-on une seconde à l'histoire d'amour sensuelle qui se noue entre les deux femmes ? Aussi étrange que cela puisse paraître, à certains moments, elle fait illusion, notamment grâce au jeu très naturel des deux actrices, lors d’un apprentissage au maniement du sabre. L’amour, aveugle, fait que Chun Yi, la (très) belle matronne, prend sous son aile la révoltée Ai Nu, couvrant cette dernière dans sa quête de vengeance envers ceux qui l’ont violé, lui apprenant, en même temps que l’art de l’amour, la façon de se battre. Elle ne peut pas voir qu’Ai Nu veut également sa mort, obnubilée par son attachement. Cette dimension, on ne peut plus classique, est rendue avec toute la tendresse et la folie qu’on peut imaginer. Ainsi, le film alterne dans un mouvement de balancier moments de douceur et de brutalité, voire de cruauté, épousant par là la personnalité de Chun Yi. Il faut voir cette dernière, transie d’amour, lécher les plaies de Ai Nu, laissées par les coups de fouets... Nous sommes en 1972 et Chu Yuan bouleverse les codes établis.

L’extrême raffinement des cadres et de l’image (costumes de soie colorés, maquillage, coiffure, bâtiments, ruelles, ponts) nous fait entrer de plain pied dans un monde où l’artifice est constamment désigné comme tel (le sang fait faux, le tournage en studio est très visible), et crée cet inimitable cachet Shaw Brothers : c’est le cœur du système de représentation du monde cher à la firme. On aime ou pas, personnellement je marche à 200%. Ponctué de nombreux plans qui marquent la rétine, Intimate Confessions... est une succession de belles images, auxquelles Chu Yuan Confère une élégance toute particulière : lents travellings latéraux, jeu entre l’avant-plan et l’arrière-plan, ralentis gracieux, filtre de couleur verte pour la première séquence, neige qui tombe en pluie, ... De la belle ouvrage made in Hong-Kong. La symbolique des couleurs, notamment sur les robes de l’héroïne, sont très maîtrisées : tour à tour vêtue de vert, de jaune, de blanc, elles sont à chaque apparition signifiante d’un état, comme le souligne bien François et Max Armanet dans leur ouvrage fondateur, Ciné Kung Fu.

Au rayon film de sabre, les combats sont bien réalisés, les mouvements chorégraphiés étant bien captés par l’œil de Chu Yuan, même si l'on n'est pas chez Liu Chia-Liang en ce qui concerne la maîtrise totale des techniques martiales. On peut dire que devant l’harmonie de toutes les dimensions du film (narration, cadres, jeu d’acteurs), il s’agit peut-être aujourd’hui d’un des Shaw Brothers les plus appréciables par un public non-initié au monde tout de même bien spécial et parfois bis de la Shaw Brothers. Une date dans le cinéma de Hong-Kong !

Source image : affiche originale @ Shaw Brothers

10.09.2009

Dossier : la cinéphilie et le DVD, dernière partie

Voici la dernière partie de notre dossier consacré aux rapports étroits entre cinéphilie et DVD, fruit d'un travail de recherche en Master durant l'année 2005, refondu, augmenté et corrigé en 2009.

Retrouvez ici chaque partie, puis le document final en texte intégral (72 p.)

Partie 1
Partie 2
Partie 3
Partie 4
Partie 5

Version intégrale

23:34 Ecrit par Raphaël dans Dossiers | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : cinéphilie, dvd |

07.09.2009

A bout portant (1964)

Un film de Don Siegel

3898147566_471e7be6c3_m.jpgRemake des Tueurs de Robert Siodmak, plus qu’une nouvelle adaptation de la nouvelle d’Hemingway, dont Siegel ne conserve qu’un simple squelette narratif, A bout portant est un récit nihiliste s’apparentant clairement au film noir comme son aîné, et dont la meilleure idée est de donner le premier rôle aux deux tueurs, qui mènent eux-mêmes l’enquête sur l’homme qu’ils ont assassiné par contrat. Plus particulièrement, le personnage de Charly, monolithique tueur plus tout jeune qui se pose des questions sur la mort. Et celle qui le turlupine le plus, c’est pourquoi l’homme qu’ils ont abattu les a attendu sans résister alors qu’il se savait la cible d’une mort certaine et violente. Également au cœur du questionnement de la nouvelle, cet axe donne au film une belle dynamique, même s’il ne s’agit plutôt que d’un MacGuffin, un prétexte dont la réponse ne servira qu’à mettre en valeur la destinée de tout un microcosme. Même si tous les codes du film noir ne sont pas de mise (la totalité du métrage se passe en plein jour, ne laissant aucune zone d’ombre à l’image), un destin tragique et inéluctable attend tous les personnages ; c’est comme s’ils le savaient bien eux-mêmes, qui sont tous figés par son arrivée imminente ; tous, sauf cette brute de Lee Marvin, qui a droit à une fin monumentale : on vous laissera admirer cela, magistral point d’orgue au film.

Initialement réalisé pour la télévision, mais qui ne fut pas diffusé par ce biais à cause de sa violence, A bout portant commence effectivement sur les chapeaux de roues : la première séquence, le meurtre de Johnny par Charly et Lee dans un institut spécialisé pour les non-voyants, est très efficace : rapide, décadrée, les deux men in black ont revêtu leurs lunettes noires, qui les fait ressembler, par une coïncidence étrange, à des patients potentiels de la structure. La violence sèche dont fait preuve Charly, le personnage de Marvin, rappelle le statut de tough guy qui colle à l’acteur. Tronche de gangster, manière idoine, Marvin devait jouer ce rôle qui rappelle tant d’autres violents de l’époque classique du noir.

Angie Dickinson, magnifique Feathers dans Rio Bravo (Howard Hawks, 1959), campe une belle amoureuse de l’aventure et de la vitesse, femme un peu moins fatale qu’Ava Gardner, son équivalent dans le classique de Robert Siodmak. Elle n’en est pas moins rayonnante et ne feint pas l’amour, contrairement à Ava Gardner / Kitty Collins dans Les Tueurs. Don Siegel fait cependant un film de mecs, de durs, de fous de la vitesse (cette dernière est présente partout, des transports en commun, au chronométrage de différents parcours, tout semble vrombir sous le bitume...). La terre tremble devant cette course contre la mort.

Œuvre marquante, car produite à une époque charnière (l’année de Cléopâtre, le film qui sonne le glas du système classique d’Hollywood), le film reste de facture généralement télévisuelle (lumière, décors) mais la caméra fait preuve d’une belle mobilité. Durant le tournage, Kennedy est assassiné, le 22 novembre 1963, alors que dans le film un des protagoniste meurt sous les balles d’un sniper dont cette fois, l’identité est sûre et certaine : toute une partie de l’idéologie américaine s’effrite peu à peu, laissant la place libre à la mise en doute des pouvoirs institués. Rappelons-nous que Don Sielgel, outre futur réalisateur de L’inspecteur Harry (1971), réalisa en 1956 L’invasion des profanateurs de sépultures, sommet de la science-fiction paranoïaque, héritée de la guerre froide... Un bon moment de cinéma, mais aussi miroir parfois sans tain d’une histoire de l’Amérique.

Source image : jaquette DVD Carlotta, conception Dark Star

06.09.2009

Ciné d'Asie : Je suis un cyborg (2007)

Un film de Park Chan-Wook

3892699923_8090e8c54d_m.jpgAprès l’uppercut Old Boy (2004), le cinéaste coréen avait déjà quelque peu déçu les spectateurs de son Sympathy for lady vengeance (dont nous ne gardons qu’un souvenir lointain et... vide). Découvrant Je suis un cyborg (dont le titre anglais, I’m a cyborg but that’s OK, donne déjà plus d’indices sur le décalage assumé du propos), on ne peut qu’être qu’objectivement gêné.

L’invention visuelle est toujours de mise, débutant par un générique facétieux, qui rappelle ceux de Tim Burton, secondé par un morceau à la mélodie très colorée. L’extrême saturation des couleurs et la prédominance du blanc en font un objet pop clairement influencé par la mode anime ; de même, les expressions des personnages, excessives, et leurs agissements, incompréhensibles -le film prend place dans un asile, où chaque patient est un cas d’école- nous confortent dans la direction prise. Oui, cela, c’est très clair, ce qui l’est beaucoup moins, c’est de saisir l’intérêt de la démarche, dans un film où on se débat pour trouver un début de scénario.

Des scénettes s’enchaînent, poussant l’absurde aussi loin qu’un sourire peut poindre à l’occasion, mais aucun liant ne vient sceller l’ensemble. Les personnages ne semblent tout au plus que des jouets pour le réalisateur, et l’on a la sensation bizarre d’être au zoo en train de regarder des bestioles en cage, sans comprendre leurs actions. On est bien loin de la sophistication scénaristique d’un Old Boy, et sûrement c’était le but escompté, pour en finir avec cette trilogie de la vengeance aussi noire que ce film-ci est... rose ? Non, le cyborg est bien un grand malade mental chez Park-Chan Wook, et la folie est ici toujours de mise ; une folie douce mais destabilisante, qui s’empare du récit pour en cannibaliser sa substance. Le film n’est plus, ne reste qu’une accumulation de situations ubuesques, sans queue ni tête. Tout juste comprendra-t-on qu’il s’agit d’une romance entre cette fille qui croît être un cyborg, dont la mère croyait être une souris, et dont le prétendant se ballade affublé d’un masque de lapin, rendant toujours ce qu’il a volé comme Goku qui fait une fusion dans Dragon Ball (comprenne qui pourra).  C'est sensé être une comédie, et l'on se prend à penser que cet assemblage bancal se réclame d'une certaine poésie, mais en vain. Le résultat en laissera plus d’un sur le carreau... En attendant quand même le prochain essai du cinéaste, le film de vampires "autre" Thirst, présenté à Cannes 2009.

Source image : affiche cinéma © Wild Side

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