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Le port de la drogue (1953)

Un film de Samuel Fuller

Péché mortel
(John M. Sthal, 1945), Laura (Ottot Preminger, 1946), Le carrefour de la mort (Henry Hathaway, 1947)... La Fox a déjà produit certains des plus beaux titres de ce que la critique française nommera a posteriori Film noir. Pickup on South Street marque un autre sommet du genre, combinant une scénario filant à toute allure filmée par la caméra mobile de Fuller, un New-York vivant et une distribution impeccable.

Pickup on South Street (oublions de sitôt son titre français et sa version française hors-sujet, Le port de la drogue, choisi pour ne pas froisser le parti communiste français de l'époque), c'est d'abord Richard Widmark, remarqué dans quelques grands films de la Fox les années précédentes : Le carrefour de la mort déjà cité, La ville abandonnée (William Wellman, 1948) et surtout Les forbans de la nuit (Jules Dassin, 1950), qui lui offrait un premier rôle dans lequel il faisait des merveilles. Visage osseux, front haut et sourire en coin, il a l'air toujours agité par un feu intérieur qui le consume. Ici, Widmark accroche la caméra dès la fantastique première séquence dans un métro new-yorkais plein à craquer. Méthodique, il chipe le porte-feuille d'une jolie jeune femme (Jean Peters). C'est à la fois le début des ennuis et de la passion... L'atmosphère moite, la foule à l'intérieur de la rame et les jeux de regards qui se croisent marquent déjà l'attirance entre Widmark et Peters. Samuel Fuller s’ingéniera d'ailleurs toujours pour que Jean Peters soit constamment en sueur, provoquant à l'écran un reflet lumineux sur sa joue.

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Jean Peters

Dans le film noir, la ville a souvent une grande valeur, jusqu'à incarner un personnage à part entière ; c'est le cas ici, où, du sous-sol aux bureaux et appartements, en passant par une bicoque tout à fait particulière, le spectateur a une bonne vision du parcours des personnages. Bien que partiellement tourné à New-York (Los Angeles fournira le reste des lieux de tournage), on capte la sensation urbaine par les effets sonores et la qualité des prises de vues, en courte focale, donnant la part belle aux décors. La manière de filmer la cabane de Skip McCoy (Widmark) est parlante : en plongée, près de la berge, on comprend qu'elle est un point de convergence des personnages : elle occupe une position centrale. Fuller fait même dire à Widmark que « Tout le monde sait où [il] habite ». En contre-plongée, on découvre l'escalier qui relie la bicoque au ponton, et les allers et venues de son « frigo portable » (une caisse immergée dans la baie où McCoy garde ses bières au frais, entre autres). Fuller mise ainsi sur la verticalité (le monte-plats, le métro) qui donne une perspective funeste aux personnages, immanquablement attirés vers le fond. Dans cette structure cependant, ceux qui sont les plus habiles arrivent à s'en tirer par l'horizontalité (Widmark lorsqu'il saisit le crochet et se balance tel Tarzan pour échapper au gang, Jean Peters lorsqu'elle essaye de sauver sa peau face à son ex-amant).

La mise en scène illustre la vivacité, la violence et la sensualité dont font preuve les personnages. La caméra s'approche des visages pour en capter tous les soubresauts. L'attirance entre Widmark et Peters est manifeste alors que peu de mots sont échangés. Et lorsque le dialogue est là, il est exceptionnel :

Jean Peters : « Enlever mon rouge ne fera pas augmenter le prix. »
Richard Widmark : « On dirait que tu as la fièvre. »

Jean Peters (Candy dans le film) interprète une passeuse d'information au service d'espions soviétiques, bien qu'elle ne connaisse pas ce précieux détail ; c'est une intermédiaire. Il y a dans le film une autre intermédiaire qui est en contact avec tous les autres personnages : une indic', Moe, qui se trouve aspirée elle aussi par le fatum. Sa caractérisation, par les dialogue et l'interprétation de Thelma Ritter, est admirable. Éternelle second rôle de la Fox (Appelez Nord 777, Chaînes conjugales, Eve), elle a les meilleures scènes et les lignes de dialogues les plus réussies :

« Stop using your hands, Skip. Start using your head. »
Cesse de faire aller tes mains, fais travailler tes méninges !

« So I didn't get to have a fancy funeral after all... Anyway I tried. »
Finalement je n'aurai pas d'enterrement digne de ce nom... Au moins j'aurais essayé.

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Richard Widmark

Fuller, en bon dialoguiste, fait exister ses personnages en prenant le temps de les caractériser, malgré le rythme trépidant du film. Il favorise ceux qui naviguent en eaux troubles, encadrés par les représentants de l'ordre (police et FBI). Si ces derniers incarnent l'état de droit, ils n'en ont pas moins affaire aux intermédiaires, à ceux qui se salissent les mains, pour arriver à leurs fins. Ce n'est d'ailleurs pas eux qui payent le prix fort.

Les échanges de regards entre Widmark et Jean Peters sont pour beaucoup dans Pickup on South Street, où l'on ne peut croire à la naissance d'une attirance, d'une romance entre ces deux-là, pas si différents. La façon dont Widmark caresse le visage de Peters, entre rudesse et douceur, est si particulière. En un peu moins d'une heure et vingt minutes, l'année 1953 s'est trouvée dotée d'un des plus beaux films du genre, chef-d’œuvre du cinéma mondial. Et l'on revoit à chaque fois avec la même émotion l'éclat sur la joue de Jean Peters...

Disponibilité vidéo : Blu-ray et DVD zone B/2 - éditeur : ESC Editions

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