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tim burton

  • Dark Shadows (2012)

    Un film de Tim Burton

    7342745610_1ebf84b453_m.jpgA la vision de la dernière fantaisie du plus gothique des réalisateurs, deux constations s'imposent, en apparence contradictoires. 

    Dans ce film, inspiré par une série des années 60, elle-même palimpseste de La famille Addams, on a l'impression de retrouver Tim Burton, ni plus ni moins ; d'autre part, il est étonnant de remarquer que, partant d'un univers atypique marqué par sa personnalité hors-normes, Burton fonde désormais son cinéma sur une culture de l'emprunt et de la référence, s'inscrivant dans une tradition cinématographique dont il s'éloignait jusque-là.

    J'ai découvert Tim Burton à la télévision, avec Batman, Edward aux mains d'argent et L'étrange noël de Monsieur Jack (que l'on peut considérer comme un de ses propres films, même s'il est signé par Henry Selick, le papa de Coraline). Un univers étrange, peuplé de maisons pastels, de personnages loufoques et excentriques, d'architectures très graphiques et d'humour noir. Depuis Mars Attacks ! (1996), Burton se conjugue avec salles de cinéma, et j'ai apprécié à divers niveaux ces productions depuis lors. Sleepy Hollow marque clairement une date dans la carrière du cinéaste, mariant esthétisme parfait, fantastique débridé et horreur. Après l'erreur de La planète des Singes (2001), Big Fish (2003) traduit de façon tout aussi évidente un changement d'état d'esprit chez Burton, passant en quelque sorte à l'âge adulte sans pour autant renier le pouvoir de l'imaginaire. Mias la rupture est bien là, et s'affirmera avec Charlie et la chocolaterie, Les noces funèbres, Sweeney Todd et Alice au pays des merveilles : des films parfois même esthétiquement douteux, sinon recyclant à l'envi la patte visuelle de Burton en faisant la place à un message souvent contraire à son esprit de rebellion.

    Dark Shadows se place ainsi comme le film de la réconciliation ; Barnabas Collins (Johnny Depp) est un vampire hors de son temps en cette bonne année 1972, à la rencontre de ses descendants, tout aussi décalés : la jeune fille rebelle (Chloé Grace Moretz), une mater familias (Michelle Pfeiffer), désabusée, qui essaye tant bien que mal de faire tenir debout un empire familial déclinant - une production de sardines !-, le frère (Jonny Lee Miller), un boulet qui n'a pas du tout envie d'être là, ... Bref, tous solitaires à leur façon, faisant partie d'une famille dont nul, dirait-on, n'a envie d'en faire partie. La galerie de personnages trouve parfaitement sa place dans le microcosme des freaks de Burton.
    Les touches d'humour, plutôt réussies bien que superficielles, rendent le film agréable à suivre, emmenés par le jeu outré d'un Johnny Depp une fois de plus enlaidi (mais néanmoins "beau gosse" dans la réalité du film !).

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    Esthétiquement le film est, là encore, très réussi là où les derniers essais du gars de Burbank (Fleet Street, Alice) étaient soit ratés (effets spéciaux numériques mal intégrés) soit d'un mauvais goût prononcé (le look du chapelier dans Alice !). Ici, le lustre 70's, ajouté au classicisme de certaines apparitions, ou la demeure des Collins qui convoque le souvenir de Edward aux mains d'argent, dessine un film plastiquement cohérent et certes, plus sobre qu'à l'ordinaire ; mais la beauté fulgurante du prologue évince sans mal la totalité d'Alice ou du terrible Barbier... Plus loin, le lien entre passé et présent est tenu par la divine mais dangereuse Angélique Bochard (Eva Green), et la suite de portraits la montrant, posant au fil des siècles, est une belle idée de scène. 

    D'autre part, un élément faisant désormais partie intégrante de l'oeuvre de Tim Burton est le recours très fréquent à la référence : ici, outre le fait que Dark Shadows s'inspire d'un show existant (mais correspondant totalement à la personnalité du cinéaste), le vernis 70's apporte son lot de citations obligatoires, entre ambiance disco et objets culte (docteur maboul, clavier Bontempi, lava lamp, ...). De même, la facture générale du film fait évidemment penser la folle famille Addams, dans laquelle les notions de bien et de mal sont tout simplement inversées.

    Non, décidément, malgré les emprunts, malgré les quelques facilités et les deux vrais faux-pas du film (la "louve-garoute" et le clin d'oeil final), on tient véritablement ce qui, aujourd'hui, fait la preuve que Tim Burton n'est pas mort. On est loin du film parfait, mais soyons clair : Burton ne fait pas (ou très rarement) de films parfaits, et c'est pour ça aussi qu'on l'aime. Il a l'air d'avoir lui-même bien apprécié l'expérience, tant et si bien qu'il signerait peut-être une suite dans quelques années... Quand on sait que Batman, Le défi est peut-être son film le plus beau, il y a de bonnes raisons d'espérer.

    A lire : une autre critique assez proche chez Nightswimming

  • Mars Attacks ! (1996)

    Un film de Tim Burton

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    "Désintégrer des célébrités à l'aide pistolets à rayon laser me semblait juste une idée judicieuse"

    Tim Burton par Tim Burton, de Mark Salisbury, 1999

    Quand le scénariste Jonathan Gems lui présente les cartes à jouer Mars Attacks pour en tirer un film, Tim Burton, alors mal à l'aise après le bide de Ed Wood (1994), entrevoit la possibilité de tout faire sauter, en même temps qu'adjoindre à son prochain film un humour caustique qui n'épargne pas grand monde. 

    Devant la menace d'une invasion extra-terrestre, un groupe de personnes va devoir réagir. Reporters, scientifique, promoteur immobilier, américains moyens, et bien sûr le président des États-Unis. Et ce qui saute aux yeux... est que la plupart ne sont pas à la hauteur de l'enjeu. Pire, il sont tous d'une crétinerie finie. Enfermés dans des archétypes (le guérillero ultra patriote, le chef des armées qui veut dynamiter tout ce qui bouge, le présentateur télé surtout soucieux de son lustre capillaire, la futile femme du président, le conseiller libidineux, etc.), ils ne sont présents que pour être atomisés en règle par une bande de martiens belliqueux. Un jeu de massacre anar à l'humour féroce. 

    Mars Attacks !, c'est aussi un casting cinq étoiles qui peut vraisemblablement concourir pour le plus prestigieux jamais vu dans un film (Sin City, de Robert Rodriguez et Frank Miller, pourrait y participer aussi). Ce défilé de stars rappelle évidemment les films-catastrophes du producteur Irwin Allen, où se côtoyaient quelques stars du moment et -surtout- d'anciennes gloires d'Hollywood. Le parallèle est amené jusque sur l'affiche du film, où les têtes s'affichent sur une bande sur la partie basse du visuel, comme c'était le cas pour L'aventure du Poséidon (Ronald Neame, 1972), La tour infernale (John Guillermin, 1974) ou encore Tremblement de terre (Mark Robson, 1974). 

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    De la même façon qu'on pourrait scinder la distribution entre les nouveaux (Pierce Brosnan, Natalie Portman, Jack Black) et les anciens (Nicholson, Glenn Close, Pam Grier, Jim Brown, Rod Steiger), On peut également les diviser entre les ridicules (la plupart) et ceux qui ont les égards du réalisateur -les mis à l'écart, grand cheval de bataille de Tim Burton. Ainsi, la jeune fille du président subit les événements et regarde, du lointain, la guerre que met en marche son père. On rapprochera volontiers son personnage de celui de Lydia, la jeune gothique de Beetlejuice (1988), interprétée par Winona Ryder. Son détachement des choses de la vie normale, et son contact surréaliste avec la société - sentiment partagé par Burton - est patent, comme en témoignent ses déambulations dans la Maison Blanche, interrompues par un agent de sécurité car "une visite est en cours". Elles vivent toutes deux au beau milieu d'un carnaval permanent, plus témoins qu'actrices, composant avec ce monde imposé. 

    Les vignettes s'égrennent, laissant à voir des humains pathétiques, mais avec un humour évident et communicatif. Les séquences de destruction sont jubilatoires, offrant un contrepoint parfait au patriotique Independence Day (Roland Emmerich, 1996) sorti quelques mois plus tôt -qui n'a cependant pas influé sur le film, Tim Burton confessant ne pas l'avoir vu avant. Et, si l'on peut déceler, de ci de là, un certain manque de rythme, c'est que la vocation chorale du film semble échapper à la maîtrise de Burton, signant quelques transitions d'une rare lourdeur (telles ces limousines qui passent dans les quartiers pauvres, avec à leur bord des personnages hétéroclites), il se rattrape bien dans les scènes guerrières, où chaque mouvement de foule (soucoupes volantes, militaires, aliens s'armant), chorégraphié, anime le cadre avec élan. La musique de Danny Elfman (réconcilié avec Burton depuis leur brouille sur L'étrange Noël de Monsieur Jack), martelant des airs martiaux à l'aide d'un thérémine sorti des années 50 (familier de Burton depuis Ed Wood), accompagne ces plans avec puissance et ironie contenue.

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    C'est une toute autre musique qui aura raison des envahisseurs, la country de Slim Withman répondant, encore une fois, à la flottante calypso entonnée par Harry Bellafonte dans Beetljuice. Dans chaque cas, la partition semblant émaner d'un autre monde, d'une voix dont l'origine humaine est difficilement décelable... Burton se moque de ces films de SF qui trouvaient une résolution risible, mais aimait dans le même temps leur imagerie fantastique, avec ces extra-terrestres au crâne sur-dimensionné comme dans Les survivants de l'infini (Joseph M. Newman, 1955), leur petite combinaison verte et leur pistolet laser semblables à des fusils à eau. Et nous rions avec lui devant ce spectacle déchaîné, d'un éclat parfois acide mais incontrôlable ; un film des plus satiriques, un sommet de politiquement incorrect sans pareille dans carrière du réalisateur.

  • Charlie et la chocolaterie (2005)

    Un film de Tim Burton

    4947101291_16666e6af7_m.jpgLe conte grinçant du réalisateur de Edward aux mains d'argent se situe dans son deuxième élan créatif ; après les cauchemars gothiques et les fables sociales enlevées, est apparu une accalmie, un certain conformisme, tant de surface (esthétique non pas formatée mais faisant partit intégrante d'une sorte de licence Tim Burton) que de fond -personnages plus politiquement correct, donc positifs au final). C'est en tous les cas ce que l'on pourrait voir.

    Charlie et la chocolaterie est l'adaptation du célèbre conte pour enfants de Roald Dahl, une histoire très drôle et très morale sur un petit garçon comme les autres, Charlie Bucket. Burton bifurque déjà de ce postulat, faisant de Willy Wonka, le chocolatier excentrique, son personnage principal, en même temps que Johnny Depp, véritable alter-ego de pellicule. Puis, la folie du personnage saute aux yeux dès les premiers instants de son apparition, où il assiste lui-même au spectacle mis au point pour annoncer son arrivée. Schizophrénie, pourrait-on diagnostiquer d'abord. Et, quand les poupées de chocolat brûlent sous le coup d'un court-jus, on se prend à penser que les enfants, pourtant invités par Wonka pour visiter sa gigantesque usine, ne sont pas forcément les bienvenus... La suite nous donnera raison, les différentes salles se succédant comme autant de disparitions d'enfants ; ces dernières ont l'air de réjouir Wonka, comme si l'objectif final était de faire un exemple en châtiant ses invités, totalement caricaturaux il est vrai. Le dingue de technologie, le goinfre, la droguée de la réussite, la petite pourrie gâtée par son père. Une illustration des péchés capitaux selon Roald Dahl, qui, malgré l'exagération, contient un fond de vérité, stigmatisant les travers de nos sociétés ; travers valorisés, qui plus est, pour certains.

    Le monde est fou, semble nous dire Wonka, et moi aussi, donc faisons la fête avant que tout cela finisse ; le personnage incarné par Johnny Depp (il s'est inspiré de Michael Jackson pour sa gestuelle et ses attitudes) est sûrement un malade mental, encore plus que le Chapelier (pourtant fou, c'est son titre) dans Alice au pays des merveilles. Le dérèglement des plus élémentaires règles de nos sociétés est une évidence, lorsque Wonka ne trouve plus la clé qui permettrait à l'un des parents d'aller chercher sa fille dans l'arène des écureuils, proie d'un sort peu enviable ; ou lorsque l'on aperçoit une vache, vivement fouettée, pour qu'elle donne directement de la crème fouettée ; et cette ligne de dialogue, assez géniale qui souligne le fil rouge du film, les dérives de la société de consommation : "tout est comestible ici ; même moi. Cela s'appelle du cannibalisme, mais ce n'est pas bien vu dans nos sociétés". Les passages musicaux, assez difficiles à imaginer dans ce cadre, passent aussi comme manifestation de la folie du personnage.

    Le film marque tout de même sa différence par rapport aux précédentes œuvres du cinéaste californien, en cela qu'il se réfère précisément à certains films connus de l'histoire du cinéma. Lui qui fonctionnait en univers fermé, son imaginaire étant clairement suffisant, a senti ici nécessaire d'insérer l'œuvre dans un continuité, assez bizarre ma foi. La balade au sein de l'usine foisonnante s'adjoint donc de références explicites à Psychose d'Hitchcock aux musicals de Busby Berkeley, et au 2001, l'odyssée de l'espace de Kubrick. Car selon Burton, les tablettes de chocolat Wonka lui ont tout de suite fait penser au monolithe noir du film spatial de Kubrick... Willy Wonka est clairement une émulation de Burton lui-même : la même folie les habite. Burton n'est donc pas mort, même si l'enfoncement de portes ouverts pendant tout le film, ainsi qu'un certain enfermement pas très agréable du au tour dans l'usine n'est pas fantastique. Comme Alice, sa version n'est pas déshonorante, mais ne comble définitivement pas toutes les attentes. Une sensation bizarre, comme un trop plein de méchanceté accompagné dans le fond par un sentimentalisme exacerbé (la maison des Buckett et l'ambiance dans la famille). Un peu entre deux chaises, Charlie... manque de cohésion ; le final cependant, montrant que la folie de Wonka a réussi (SPOILERS ! il enferme tout de même toute la famille au fin fond de son usine !FIN SPOILERS), remet les pendules à l'heure tout en acceptant la folie de l'un et l'attachement familial de l'autre.

  • Un film, une séquence : Batman, le défi (1992)

    L’éveil de Catwoman

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    Nous avions déjà, par le passé, étudié le cas de Batman, le défi. Sauf que ce n’est pas tout à fait cela qui nous préoccupe aujourd’hui. Le personnage le plus fascinant du film de Tim Burton est sans conteste Catwoman, qui passe de la timide et peu dégourdie secrétaire Selina Kyle -hem... assistante de direction- à la maîtresse SM bardée de noir et de griffes qui sait jouer du fouet pour se faire entendre. Cela valait bien qu’on s’y attarde, d’autant plus que les séquences de naissance des bad guys se sont toujours révélées comme des grands moments, même dans des films mineurs : voir à ce propos la magnifique naissance de l’homme-sable dans Spider-Man 3.

    La séquence qui nous intéresse dure environ dix minutes, et se positionne dans le premier quart du film. Elle offre une très nette construction en tryptique ; composée par trois scènes, trois temps. Une scène centrale entourée de deux scènes se répondant en miroir inversé. Les trois temps d’une transformation ; de la jeune femme infantilisée à la femme ; de la femme à l’animal.

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    Selina Kyle rentre dans son appartement, éreintée par sa journée de travail et l’agression d’un des membres de la bande du pingouin ; la rencontre avec Batman l’a aussi bouleversée. Arrivée dans la douce monotonie de son chez-elle, elle semble perpétrer un rituel immuable, qui se trouvera néanmoins chamboulée lors du troisième temps de la séquence. Allumant la lumière sur un intérieur rose pâle (on retrouve les teintes du quartier de Edward aux mains d’argent, le précédent film du cinéaste), comme légèrement passé, déteint., et décrépi. Un "Honey, I’m home" retentit, typique de la femme des années 50, (rappelez-vous de William H. Macy, qui reprend l’expression à l’identique, à maintes reprises, dans le très beau Pleasantville), suivi d’un désespéré "Oh, I forgot, I’m not married" ("Ah, j’oubliais, je ne suis pas mariée"). Durant cette scène, elle parlera toute seule, avec son chat, son répondeur, ou à elle-même comme ici ; le dialogue qu’elle a avec elle-même la dévalue systématiquement, se traitant à plusieurs reprises de corn dog (saucisse à hot-dog). Son manteau lourdement jeté sur le dossier de son fauteuil, elle orientera son regard et son attention sur sa chatte, unique compagnon de jeu qui semble avoir une vie beaucoup plus intéressante que celle de sa maîtresse, remplies d’escapades érotiques sur lesquelles la questionne Selina. Machinalement, elle allume la lumière, donne du lait à sa chatte, consulte les messages de son répondeur, (la symétrie avec la troisième scène de la séquence, dans laquelle Selina, née à nouveau, pénètre transformée dans son appartement, allant jusqu’à dupliquer quasi-exactement l’origine des messages : sa mère, puis les cosmétiques Schrek) et déplie son lit, dissimulé dans une armoire, indiquant la petitesse d’un appartement très "maison de poupée". La langueur et l’éternelle répétition de sa vie de tous les jours sautent aux yeux, accentués par un aspect un peu misérable (le bruit du métro qui passe, loin du confort rêvé de Selina).

    Son appartement, rempli à craquer d’objets aussi rassurants qu’infantiles (des montagnes de peluches ornent ses fauteuils) semble être le dernier rempart contre la folie du dehors, tout en la contenant aussi, traçant à grands traits une personnalité immature et mal dans sa peau. L’appartement la contient, la retient en fait, à la façon toujours d’une maison de poupées (Selina dénaturera son exemplaire à la bombe, faisant jaillir le chaos là où tout, avant, régnait sous le joug du "mignon"). Cette maison de poupée qui est tout à fait une réplique de son propre appartement rêvé, plus grand, mais toujours aussi... rose. L’ensemble, s’il se veut effectivement rassurant, n’est est pas moins extrêmement effrayant, à la façon de ces magasins de poupées vieillissants que l’on peut croiser dans certains centres-villes. En mettant côte à côte les représentations de l’éternelle jeunesse et de la dégradation due au temps, le cinéaste crée une atmosphère étrange, cette illusion de la vie dite normale qui lui a toujours parue artificielle et bizarre. Ainsi, Selina Kyle est habitée par deux pulsions : une appelant à une normalité inatteignable (une relation amoureuse stable, qui restera impossible même une fois transformée) et l’autre grondant, couvant sous le vernis de la civilisation, l’envie folle de tout envoyer paître. Selina ne rayonne pas, c’est le moins que l’on puisse dire. Les cheveux tirés en arrière, le regard gommé par d’énormes lunettes qui lui donnent son air triste, vêtue d’un strict tailleur brun, digne d’une grand-mère, elle ne s’est pas trouvée son look de femme.

    Introvertie et vraiment idiote, Selina doit à son ultime oubli sa transformation qui, comme tous les grandes figures de Batman, est subie. Se rendant de nuit dans les locaux de Max Schreck (le film est quasi uniquement nocturne), elle se fait surprendre par le chef qui découvre une employée beaucoup trop zélée pour lui...

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    Dans cette seconde phase de la séquence, Selina vit alors dans un monde en total décalage avec ce qu’elle pense comme étant en droit de donner et de recevoir. Ainsi, lorsque Max Schrek la traitera de secrétaire zélée (elle a pu accéder à des fichiers cachés en décodant le mot de passe de son chef), elle en sourira d’abord de fierté lors d’un bref contre-champ, qui laissera rapidement la place à sa mine déconfite, comprenant trop tard que ce qu’elle prenait comme un compliment est, en réalité, un défaut. Schrek lui lancera alors ce magnifique "You know what curiosity do the cat ?" auquel répondra dans une symétrie troublante le docteur Finklestein dans L’étrange noël de monsieur Jack : "Curiosity kills the cat, you know ?", à l’encontre de Jack cherchant à percer le secret de Noël. Et, effectivement, l’objectif de Schreck sera de la tuer, ce qu’il réussit à cacher temporairement en feignant l’étonnement avec panache. Et déjà, dans cette scène, l’éclairage sur les lunettes de Selina Kyle dessine le futur masque de Catwoman...

    La chute de Selina, d’une extrême violence -amplifiée par le montage et la bande son-, doit l’achever. Et pourtant, la caméra, haut placée dans une perspective plongeante, se rapproche peu à peu d’elle, comme si son âme la rattrapait pour une nouvelle chance, une nouvelle vie. Les chats, dont elle était proche en tant qu’humaine, se rassemblent pour lui raviver les sangs sur une musique crescendo, percussions cinglantes et envolées de violons stridents se disputant le devant de la scène sonore. Là, au milieu des ordures et sur un tapis de neige, Selina revit dans un clignement d’œil. Mais est-ce la même ? La suite nous prouvera que non.

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    De retour dans son appartement, elle agit comme une marionnette sans marionnettiste, essayant de reproduire ses mouvements habituels, sans en avoir jamais la maîtrise complète. Dans une sorte de veille éveillée, comme somnambule, elle offre un décalque mécanique mais malade de la première scène. Faisant tomber la lampe, elle verse du lait sur son vieux plancher, puis en boit à pleine gorgée. Sa demi-conscience va s’éveiller dans un torrent de violence avec l’ultime message de son répondeur, laissé encore une fois par les cosmétiques Schreck. Déchaînée par son nom, qu’elle associe de plus à la figure masculine qu’elle a sûrement cessé de chercher, elle explose.

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    Tous les aspects de sa vie passée à la moulinette, littéralement. Une explosion de violence, soutenue par une orgie de violons -merci Danny Elfman, pour la plus belle de vos partitions- qui réduit au néant son petit intérieur de la Selina Kyle d’avant. Elle rentre dans un état de transe créatrice : de sens, (le néon Hello There, "Bonjour, toi", qui devient Hell here, "ici l’enfer"), traduisant avec une acuité inédite son état mental), d’objets physiques (la tenue en simili-plastique et griffes), prenant soin de signer son passage et son œuvre (la bombe de graffitis noirs, dont elle appose la marque sur ses objets roses : murs, tenues, meubles) ; Tim Burton tisse là un parallèle entre Selina Kyle / Catwoman et Jack Napier / Joker, qui dans le premier opus passait un musée du centre de Gotham à la bombe verte et rouge, transfigurant plutôt que défigurant les œuvres d’art droitement installées. Mettant à sac son appartement, remplaçant le rose flétri par un noir électrique, elle se découvre en chatte, comme un animal qui a soif d’action, de violence et de sexe. A ce sujet, l’accoutrement qu’elle se crée, recyclant une veste qu’elle ne mettait sûrement jamais, moulante et dévoilant ses charmes de bien belle façon, est équivoque.

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    Un personnage complexe, révélée à elle-même par une séquence cataclysmique, que Burton tourne en plan-séquence, laissant libre cours au délire de Michelle Pfeiffer, qui signe là une des meilleures scènes de toute sa carrière d’actrice.

    Sources images : captures DVD Warner Bros. Entertainment

  • Alice au Pays des Merveilles (2010)

    Un film de Tim Burton

    4530749123_ac63d999a2_m.jpgOn peut adopter deux attitudes en allant voir le Tim Burton de 2010 : soit, on aime les films de Tim Burton et l’on espère le voir toujours au niveau de Edward aux mains d’argent (1990) et Batman, le défi (1992). Ceux-là seront déçus, inévitablement, à plusieurs niveaux selon leurs attentes. Ou l’on peut aller voir le film en ayant, par ailleurs, eu vent du tombereau de critiques négatives qui sont tombés sur le film, et n’ayant désormais plus trop d’espoirs que Tim Burton refasse un très bon film (Sleepy Hollow, c’est loin... 1999 pour être précis). C’est précisément dans cet état d’esprit que j’ai franchi l’entrée de la salle de cinéma le jour de la projection.

    Alice au pays des Merveilles se veut la suite du film d’animation Disney des années 50, un projet hybride prise de vue réelles / animation à la sauce d’aujourd’hui, où la motion capture a remplacé le bon vieux celluloid. En 2010, Alice est toujours chez Disney, c’est donc aussi un retour aux sources pour Burton, lui qui avait participé à Rox et Rouky et réalisé Frankenweenie et Vincent chez la firme aux grandes oreilles. Nous ne parlerons par ailleurs pas de 3D ici, projection plate oblige, et à ce qu’il paraît ce n’était pas plus mal.

    La première chose qui me vient à l’esprit est simplement que tout ce déballage de mauvaises critiques n’était pas vraiment justifié (dont la critique de la dernière scène, pro-capitaliste uniquement par le petit bout de la lorgnette, si l’on veut). Le film se suit sans ennui aucun, dès le prologue très Jane Austen dans l’âme. Alice détonne dans un paysage sclérosé par les convenances et par le paraître. Une fois de l’autre côté du miroir (dommage, le plongeon dans le trou du lapin n’est pas si réussi, quasi illisible), la bonne idée est de mettre en doute le fait que ce soit bien la même Alice, qui, des années plus tôt, a déjà rendu visite au Pays des Merveilles. Mia Wasikowska correspond tout à fait à l’imaginaire collectif que l’on a du personnage : forte tête, curieuse, mais peu sûre d’elle. Elle offre d'ailleurs la meilleur scène du film lors de son voyage à bord du chapeau du Chapelier Fou.

    On déambule alors dans une faune multicolore, animée par un bestiaire connu (la chenille, Tweedledee et Tweedledum, le Chat de Chester...), et, de même que le film de Walt Disney, cette entrée n’a pas de fil narratif très fort. Cependant, l’onirisme visuel nous dit, ainsi que Alice elle-même, qu’on est en train de rêver. Rien de grave donc, si tout ne se raccorde pas très bien. C’est paradoxalement lorsque les fils se mettent en ordre que ça peut déconcerter : Alice est alors entraînée dans une histoire d’élu devant sauver le Pays des Merveilles d’un grand danger, rien de bien original pour tout film de fantasy qui se respecte. Car oui, le film bascule assez rapidement dans un univers et des enjeux typiques de la fantasy, avec dragon, château et prophétie. Déconcertant mais pas désagréable, loin s’en faut. Et, si l’on retrouve plus une patte typique de Disney dans l’histoire, seuls quelques arbres torturés et trouvailles bizarres (le cochon, qu’on voyait déjà dans la bande annonce mais qui m’a bien fait marrer quand même) attestent de la paternité de Tim Burton sur le tout. La logique générale, voulant que les laids soient mauvais et les beaux bons, est tout de même en contradiction totale avec l’œuvre du bonhomme, ce qui laisse songeur pour la suite. On remarque par ailleurs que Tim Burton sait désormais trousser des scènes d’action tout à fait recommancdables, comme le combat final. Quelques fautes de goûts ici et là (la pauvre Anne Hathaway, obligée de prendre une pause ridicule pendant toutes ses scènes), mais tout le monde joue bien, à commencer par Helena Bonham Carter, simplement excellente.

    Bien meilleur que ses derniers films, Alice au pays des merveilles n’a donc pas à rougir au regard de la carrière de Burton, même si l’on était en droit d’attendre mieux.