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Les inconnus dans la ville (1955)

Un film de Richard Fleischer

13609932894_6a080cc6a4_m.jpgSorti l'an dernier par Carlotta Films dans une très belle copie (une des plus belles restaurations de 2013), Les inconnus dans la ville est une incontestable réussite signée Richard Fleischer ; un des fleurons du film de braquage, auquel s'ajoute un mélodrame dans le plus pure tradition hollywoodienne.

En effet, Violent Saturday (titre original du film) est un véritable défi narratif, un coup de force esthétique, en même temps qu'un modèle d'économie, emmené par un casting idéal. Et, grâce à la fois au réalisateur, au scénariste et au acteurs, un film constellé de petits moments qui en disent beaucoup sur leurs personnages.

Modèle d'économie, le film nous le prouve dès son entame, dénuée de dialogues durant une bonne dizaine de minutes. L'on découvre alors une petite ville minière, en commençant par son commerce principal, l'extraction de cuivre. D'abord relativement silencieux, le paysage subit un véritable coup de tonnerre lorsque apparaît l'écran-titre, au son des explosions à la dynamite destinés à fracturer la roche. L'espace, immense avec ses grandes carrières, ressemble au décor d'un western ; et l'affrontement final sera tout à fait digne de l'un d'eux. Si le début du film est marqué par son absence de dialogue, le reste est au diapason : économie de mots, mais pas économie de sens.
Les personnages, par exemple, s'affirment par des gestes plutôt que par de longs discours : Lee Marvin, le sadique membre du gang qui projette un braquage, est caractérisé dès sa première scène par son inhalateur, qu'il n'arrête de se fourrer dans le nez. Son chapeau bleu, invariablement vissé sur la tête, est aussi caractéristique. Le plus âgé du gang est lui, assez quelconque mais donne l'impression d'être plutôt gentil ; ainsi, il s'arrêtera plusieurs fois dans le film pour donner des bonbons aux enfants qu'il croise sur sa route. Victor Mature, dont le personnage n'a pas eu les honneurs de la guerre, n'est ainsi pas révéré par son garçon, qui aimerait que son père soit un héros. On le comprend par un élément simple : la décoration du père (en fait une sorte de diplôme qu'il a accroché au mur) est cassée.  Le personnage de Victor Mature n'aura ainsi de cesse, durant tout le film, de gagner la fierté de son enfant.

Défi narratif, le film l'est d'abord parce qu'il raconte plusieurs histoires qui vont converger : le braquage de la banque, une histoire d'adultère, deux romances manquée, le désespoir d'une bibliothécaire (jouée par Silvia Sydney, l'actrice glamour de Furie (Fritz Lang, 1936) et du superbe J'ai le droit de vivre (Fritz Lang, 1937). Toutes ces histoires s'appuyant sur des personnages forts -chacun a ses petits moments qui décrivent leur vérité, leurs angoisses, leur avenir possible...- qui prennent souvent le devant de la scène, et où le braquage est l'arrière plan, puis le rapport s'inverse dans la dernière partie du film. On peut également parler des Amish, vivant reculés et, conformément à leur tradition, en dehors du progrès et la modernité. Leur vie paisible, s'opposant au vacarme et à la brutalité de la ville, va être envahi par le gang. Toutes ces petites histoires sont réglées en 1h30, ne laissant personne de côté ! Le côté moralisateur, punissant chaque péché par une sanction, est même le seul vrai défaut qu'on pourrait trouver à Violent Saturday. Dans le même temps, le scénario permet à tous les personnages (sauf celui de Victor Mature) d'être ambivalent : ainsi, ceux présentés comme la norme ont chacun leurs vices, et certains des gangsters ont des manières absolument policées : ainsi, ils ne se différencient pas tellement des habitants de la petite bourgade ; tout un chacun est un"inconnu dans la ville".

Enfin, Violent Saturday est un achèvement esthétique ; tourné en CinemaScope (format plus large que celui pratiqué aujourd'hui), avec les couleurs DeLuxe, le film bénéficie de cadrages composés de façon impeccable. Pourtant novice dans ce domaine (le premier film CinemaScope, La tunique, date de 1953), Fleischer fait des merveilles : le regard pioche à chaque endroit du cadre des informations importantes, et quasiment chaque plan dispose d'une idée de mise en scène stimulante : les plans-séquences permettent de multiples compositions du plan dans la continuité, qui sont organisées avec une fluidité rare. Fleischer tourne très peu de gros plans (le seul que j'ai repéré concerne Lee Marvin), imprimant une distance idéale avec les événements, et donnant à voir les échanges de regards, les directions des personnages de façon très claire. Le rythme qui en découle est idéal, épousant les cadences propres des personnages, parfois ralentissant, parfois accélérant jusqu'à un affrontement final qui tient toutes ses promesses. Mature y devient un chef de résistance tout à fait crédible, défendant la ferme assiégée des Amish. Ce passage très westernien clôt admirablement un grand moment de cinéma, et l'on aime à rappeler que Richard Fleischer, cinéaste pas mésestimé, mais tellement plus qu'un bon artisan, a fait ici un point culminant du film de braquage.

Disponibilité vidéo : Blu-ray / DVD - éditeur : Carlotta Films

Source image : jaquette Blu-ray © Carlotta Films

Commentaires

  • Salut Raphael,

    Très bon article d'un film que j'ai vu, mais qui m'a dérouté. En effet, c'est une chronique sociale, un mélodrame et un film noir en couleur tout à la fois. J'avoue donc que j'ai été un peu perdu dans ce non respect des codes hollywoodiens. Ceci étant dit, il a beaucoup de qualités et une mordernité assumée. Il faudrait que je le revois. Je ne me souviens pas de l'avoir chroniqué.

    Amicalement.
    Stéphane (HC).

  • Hello Stéphane,

    merci pour ton commentaire. Violent Saturday a été un choc pour moi, une grande découverte ! Le mélange des genres m'a beaucoup plu, même si ce n'est pas habituel. Je me souvient aussi d'un autre mélange, cette fois entre film noir et film musical ; le beau Traquenard de Nicholas Ray...

    A bientôt,

    Raphaël

  • Oui "Traquenard" de Nicolas Ray ! J'adore ce film avec Robert Taylor et la merveilleuse Cyd Charisse. En plus Robert Taylor fait le rôle d'un handicapé, complètement à contre emploi. Très bon film avec un beau casting. Dernier film hollywoodien classique de Nicolas Ray, avant que ce dernier ne se tourne vers les super-productions.

    Amicalement.
    Stéphane.

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