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tchéquie

  • Valérie au pays des merveilles (1970)

    Un film de Jaromil Jireš

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    Ce n'est pas tous les jours que l'on découvre, comme sorti de nulle part, dévoilé par un "sésame, ouvre-toi" hasardeux (un de ces achats aveugles où l'on ne risque que de s'embêter ferme devant le film ainsi choisi), un film qui marque. Résultat du jour : une vraie merveille que ce conte de fée pour adultes, superbement restauré par les bons soins de Liliom Films, et édité par Malavida fin 2010, qui met fin à l'invisibilité de ce film dans l'hexagone.

    Adapté de Valérie ou la semaine des merveilles, roman de l'auteur tchèque Vítězslav Nezval, le film verse dans la même atmosphère surréaliste. Le récit fonctionne comme un conte initiatique durant lequel Valérie va passer de l'enfance à l'âge adulte.  Les personnages sont désignés par des noms d'animaux, comme une fable de La Fontaine : l'Aiglon est un jeune homme qui vole à Valérie des boucles d'oreilles qui se révéleront magiques ; le Putois, un personnage multiforme, visage blafard encapuchonné de noir, qui s'annonce comme un vampire goulu aux dents pointues. Valérie sera témoin d'épisodes étranges empreints d'une poésie surréaliste et subversive : des nymphes se baignant et s'embrassant, dans la lumière claire d'un matin de printemps ; un couple faisant furieusement l'amour dans un champs, devant lequel passe un cortège de religieux horrifiés, baissant uniformément le regard de honte ; en pleine vague post-68, le film est rempli d'un rejet total des institutions (mariage, religion) et de toute forme d'autorité. Bourreaux et donneurs de leçon sont les mêmes personnes, Valérie étant séduite dans son voyage sensoriel et sensuel par un prêtre, des femmes, un vampire... Pour renforcer le trait, le film est porté par la musique aux accents moyen-âgeux de Luboš Fišer ; elle met en évidence tout à la fois un monde reculé prisonnier de pratiques incohérentes avec l'air du temps, et un ailleurs irréel effaçant de toute impression de réalité. 

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    La réalité est oubliée, bien écartée du monde du film ; par les choix musicaux et temporels, mais aussi par les cadres qu'utilise Jireš, très expressifs et originaux. Il privilégie d'abord le "point de vue de Dieu", un angle en plongée totalement à la verticale. Cela donne un côté très cérémonieux, avec une organisation de l'image très symétrique. La chambre de Valérie notamment, d'un blanc immaculé, semble sortir d'un paradis vaporeux, tout le contraire de l'antre du Putois, ténébreuse, cernée de toiles d'araignées, écrasante par des vues en contre-plongée. Comme les contes, le film se construit en opposition, simples mais seulement en apparence. En effet, le Putois n'est personne d'autre que le Constable, son père. La grand-mère de Valérie, ainsi que sa mère, ne font aussi qu'une seule et même personne. L'Aiglon est Olrik, le frère de Valérie. Les cartes se brouillent, visuellement, par la représentation d'un songe éveillé, mais aussi dans le déroulement du film, par le biais d'un montage volontiers elliptique. Les scénettes s'enchaînent effectivement sans flagrant rapport, l'image s'évanouissant parfois dans un lent fondu au blanc, comme si le personnage s'endormait et s'éveillait dans le monde des rêves.

    D'une déambulation faisant clairement référence à Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll, Valérie... fait aussi beaucoup penser aux expérimentations ésotériques et symbolique du Jodorowsky de La montagne sacrée (1973), ou à la critique religieuse des Diables (Ken Russell, 1971). Des films quasi-contemporains à Valérie... qui laissent transpirer le même parfum de soufre, une singularité détonante, salutaire et magnifique dans le panorama cinématographique de son pays (et mondial). 

    Revenons quelques instants sur la beauté tellurique des images signées par le réalisateur et son chef-opérateur. semblant sortir d'un livre d'images diablement avant-gardiste, elles témoignent toutes d'une recherche esthétique constante, et donnent la sensation d'échapper totalement au spectre du réel, comme pour mieux nous immerger dans une dimension parallèle, excentrique, fantastique, érotique, monstrueuse, romantique... Un diamant noir de cinéma.

    A consulter également :  le point de vue plus nuancé d'Edouard, sur son blog Nightswimming.

    Crédit images : toutlecine.com