Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

La baie sanglante (1971)

Un film de Mario Bava

4125503827_f82f23ea99_m.jpgMario Bava nous a donné le giallo, cette forme dérivée du polar et du film d’horreur, à base de meurtres sanglants chorégraphiés, d’armes blanches et de cuir noir. Le genre est précurseur des slashers popularisés à l’aube des années 80 (Halloween, Vendredi 13, ...), et La baie sanglante adopte volontiers une structure similaire.

La fameuse baie du titre, à la fois lieu de l’intrigue et moteur du (mince) scénario, est rendue étrange et effrayante, mais pas, contrairement à l’usage, à grands renforts de brumes et de filtres colorés ; ici, c’est la simple configuration de l’espace et les déambulations de la caméra, captant les différentes atmosphères au fil du jour, qui participe à ce sentiment d’étrangeté ; sa vision remémore la célèbre étendue d’eau de L’étrange créature du lac noir, filmée avec un aussi grand soin.

Ne parlons pas de scénario, car nous n’aurions pas grand-chose à nous mettre sous la dent. Comme son -très laid- titre original Reazione a catena (réaction en chaîne) le laisse présager, La baie sanglante ne fournit que le minimum syndical, prétexte à un enchaînement presque ininterrompu de meurtres extrêmement graphiques. Couteau, lance, faucille, à un ou a plusieurs (on ne sera pas les premiers à comparer les films d’horreur aux films érotiques, le cri  d’angoisse remplaçant l’orgasme), les situations sont variées et déclinées comme jamais. La première scène du film, magnifique, met en place ce système ; au crépuscule, une vieille dame déambule dans une grande salle de sa demeure, allant vers une photo, ravivant sa mémoire, puis se dirigeant ensuite vers sa fenêtre. Une corde de pendu, mise en scène macabre, attire son attention, elle qui, sans le savoir, va venir combler le mince espace laissé par le nœud coulant, un intru surgissant dans son dos. La caméra cadre d’abord les chaussures de l’étranger, puis remonte doucement sur ses jambes, puis son buste. A la surprise du spectateur, son visage est dévoilé en pleine lumière ; la convention voulant que l’identité du meurtrier reste le plus longtemps secrète. D’abord satisfait, le criminel va alors, lui aussi, dans un vif éclat d’argent, périr sous les coups d’un autre assaillant, cette fois retranché dans la pénombre ; leçon de mise en scène, qui se poursuivra sur toute la durée du film, tout entière dévouée à la représentation du crime, tant en intérieur rougeoyant qu’en extérieur faussement idyllique. Victimes et bourreaux se confondent d’ailleurs dans une affaire dont on ne saisit pas vraiment le sens, le brouillage de cartes rendant alors possible toute combinaison criminelle. Cependant, la maestria de l’ensemble nous scotche au siège, notamment lors de la baignade au grand jour d’une blonde bien peu prude, qui se termine par un contact...  mortel ! La simplicité des éléments en présence (un corps nu, l’eau, le soleil, la mort) rendant compte des archétypes généralement mis en scène dans les giallo, en fait une autre séquence mémorable.

On assiste a un film entièrement dédié au visuel, et à la morbidité de certaines situations. Cela faisait cependant longtemps que l’on n’avait pas visionné un film italien qui nous replonge dans les ambiances incomparables d’un bon Dario Argento, que ce film aura beaucoup inspiré. On restera en revanche bien plus circonspect sur la fin du métrage, arrivant comme un cheveu sur la soupe et en hors sujet complet. Un vrai goût de cinéma excessif all’italiana comme Bava pouvait le faire.

Commentaires

  • On a, depuis longtemps, tout dit sur La Baie Sanglante. D'aucuns tiennent l'affaire pour le chef-d'oeuvre de Bava (on pourrait en discuter), d'autres affirment son statut de proto-slasher, d''inventeur du psycho-killer qui nourrira les vidéos-clubs des années 80 (avec la franchise Vendredi 13 en tête) – tous enfin, dont nous autres !, l'acclament. Si l'on s'étonne une minute que Carlotta Films s'entiche de ressortir, plutôt qu'un inédit ou un titre moins exposé (Six Femmes pour l'Assassin ?), ce tardif et (plutôt) familier Bava, le contenu technique et éditorial de l'objet s'avère si excitant qu'il justifie à lui seul l'entreprise. Et permet enfin un hommage à la hauteur de la chose (revendez dare-dare votre version TF1 Vidéo !).

    BAVA's DIGEST
    C'est sans doute parce qu'il décline nombre de motifs, de manières et de preuves de la virtuosité de son réalisateur que La Baie est considéré comme une masterpiece indiscutable du cador italien. Comme une sorte de compilation, Mario déroule ainsi l'immensité de ses talents plastiques (il suffit de voir le prologue « en chaise roulante », film-dans-le-film que décode brillamment Hélène Thuron lors du supplément Ritournelle Macabre, et qui convoque d'abord un romantisme mélancolique impeccablement mis en volume par un découpage d'une finesse patente, souligné par des ambiances, des profondeurs de champs et une direction artistique absolument bluffante (un léger baroque atmosphérique usant des bleus et rouges que le Suspiria d'Argento exacerbera hystériquement !), avant de verser dans un montage d'une brutalité implacable et cruelle tout aussi prodigieux !) et s'avère d'un même élan, relayé par un script d'un rare mordant autant que par une posture radicale accumulant stéréotypes vitriolés et morts violentes en découlant (le fameux et méchant body count de 13 cadavres/15 personnages en 81 mn), un brûlot drôlement cynique comme l'Italie a su en produire dans ses grandes heures, « affreusement, bêtement et méchamment » !

    Il y a fort à parier que le réalisateur ait été tenté de reprendre un brin le dispositif de son 5 Bambole per la Luna d'Agusto, brouillon qui s'ignorait ?, tout en le débarrassant de ses afféteries cluedesques de whodunit (on se fiche pas mal de savoir qui tue dans cette Baie ! - et les tueurs sont d'ailleurs multiples, alimentant le néo-proverbe « tuera bien qui tuera le dernier ») et en prenant le parti frontal de, cette fois-ci, « tout montrer » (les meurtres de 5 Bambole étaient pour la plupart hors-champs). On sent ainsi aussi peu de tendresse pour les avides et frivoles envieux de la première villa que pour les insouciants hippies et les calculateurs promoteurs s'ébattant dans la Baie, absurdes marionnettes stéréotypées jusqu'à la caricature, symboliques d'une humanité futile, immorale, abjecte, tarée, ridicule.
    Fort de ce ton amer et ironique, Bava se retrouve les coudées franches pour pousser la théorisation, l'abstraction jusqu'à une pure grammaire de la représentation au ludique outré et ne s'embarrasse alors plus ni de la qualité de ses comédiens (ça joue parfois bien mal !) ni de celle de son intrigue (les ramifications dramatiques puzzlé-esques rendent l'affaire un peu fumeuse et elle n'est « remise sur ses rails » qu'à renforts de flash-backs (tunnels narratifs) consolidant de justesse la trame), sans que pour autant le principe ne verse dans des excès (qu'on trouvera plus tard, ailleurs) de stérile et complaisante gratuité.

    Les différentes compositions des plans, l'enchâssement de différents points de vue, l'accumulation de techniques et la science du montage, le luxurieux brouillage topographique, la complice partition de Stelvio Cipriani (qui se laisse même aller jusqu'à des thèmes sirupo-moricconesques dés qu'une fille pointe le bout d'une aréole)... tout concourt à appuyer une confusion générale, entre absurde et malaise (voir encore l'épilogue roublardement nihiliste !), ivresse et léthargie, errance et zébrures hystériques, qui fait toute l'identité de ce sommet dans la carrière de Mario Bava. Quelques exégètes, dont nous ne sommes pas loin, considèrent même, et ce contre la coriace antienne inverse, que le Maestro n'enchaînera plus alors que les chefs-d'oeuvre jusqu'à trépas.

    PATERNITÉ EXAGÉRÉE POUR DESCENDANCE DÉGÉNÉRÉE
    Le plus parfait béotien en la matière sait, sans nécessairement donc avoir vu La Baie Sanglante, que le film de Bava préfigure le genre slasher, inspira fortement les canons du psycho-killer.
    La légende veut ainsi que Sean Cunningham fut fortement imprégné des 13 meurtres vus chez Mario (et en drive-in) pour initier sa série Vendredi 13. Mais on est en droit de tempérer un peu cette encombrante responsabilité. Car sont nombreux les aspects et les nuances maintenant à distance raisonnable les deux genres.

    Ainsi, La Baie Sanglante relève bel et bien au départ du giallo.
    Malgré sa veine « bucolique » (le giallo étant plus volontiers « urbain »), son fétichisme un peu déplacé (par rapport aux coutumiers codes graphiques (lames, gants, etc.)) et ses apparences perverties de whodunit (dans l'intrigue du giallo, l'identité du tueur, à priori unique, est plutôt centrale), le titre prend pied dans ce genre ultracodé.

    Loin du moralisme des futurs tueries perpétrés par des boogeymen bien nords-américains, le sexe et la luxure ne sont pas, chez Bava, « ouvertement » punis (à tout le moins les meurtres n'ostracisent pas systématiquement des victimes en état de péché). Mieux: tandis qu'un couple fornique dans un lit et qu'il est cruellement empalé (un modus qui sera repris, oui, chez Cunningham mais avec un autre background), il poursuit son office, comme volaille étêtée, jusqu'à atteindre la jouissance (amplifiée par l'ultime pénétration ?) !

    Par extension, on reconnaîtra que la plupart des moyens de mises à mort vus dans le Bava seront presque tous repris les 80's durant. Effectivement encore, le cadre de cette Baie et le contexte du Crystal Lake de Vendredi 13 entretiennent de curieuses correspondances. Mais les motivations meurtrières, la multiplicité des coupables dans l'un contre l'implacable unité du second ou encore l'ambiguïté proposée par le premier freak (l'Albert de La Baie est loin d'être un Quasimodo dégénéré ou un mongoloïde vengeur prochainement fan de hockey, mais plutôt un type charismatique quoique volontiers frustre) tiennent à raisonnable distance les deux productions.

    Elles ont certes plus à voir ensemble qu'un Bava et un Lautner, ou qu'un Vendredi 13 et un OSS 117, mais il est difficile d'affirmer, sans faire usage de complaisant et hâtif amalgame, que l'un est le père incontestable de l'autre.
    Toutefois, même su c'était pour de mauvaises raisons telle cette supposée flagrante filiation, on ne saurait trop encourager de voir et revoir La Baie Sanglante.

  • Eh bien, quelle verve aiguisée de spécialiste ! chapeau bas, Mariaque. Le style est plein de malice, richement analytique sans être bourre-crâne, bref un certain idéal de la critique, pour moi.

  • Allons, allons.
    Vous en êtes un autre.

  • Déjà évoqué avec Mariaque, je suis très nettement moins enthousiaste mais je ne vous recopie pas tout : http://inisfree.hautetfort.com/archive/2009/07/05/la-baie-sanglante.html

  • Bonjour Vincent, après lecture nos avis ne sont pas si différents ; à mon sens le film ne peut se s'apprécier que comme un objet de pure mise en scène, même si, dans ce domaine, Bava avait déjà fait mieux. Effectivement, j'aime vraiment son Operazione Paura (le passage où l'homme poursuit son double préfigure à la fois The Shooting de Hellman, et l'hallucinant final de Twin Peaks !). Je n'ai malheureusement toujours pas pu mettre la main sur Diabolik ! C'est mon éternel optimisme qui déteint indéniablement sur cette chronique. Je persiste ceci dit, le feeling d'un authentique giallo morbide à souhait est bien au rendez-vous.

Les commentaires sont fermés.